Mitterrand ne cèdera pas

À la convention nationale du Parti socialiste le 6 novembre 1977, François Mitterrand tente en effet de mettre de l’ordre dans une gauche trop dispersée à son goût. Le Premier secrétaire ne discute pas, il impose. Il estime même, à quatre mois des élections législatives, que le Parti communiste doit être mis en situation « de ne pas faire ce qu’il veut, mais ce qu’il peut ». Juste derrière une manchette qui annonce une « France coupée en trois », Le Matin consacrait ses deux premières pages à cette bataille de l’unité. Quarante trois ans après on pourrait dire que peut nous en chaut mais non, tellement il peut être  réconfortant en ce moment même, de lire une actualité totalement révolue. En effet, si on apprenait en dernière page que la Fraction armée rouge menaçait de faire sauter trois avions de la Lufthansa, on sait aujourd’hui que le funeste projet n’a pas abouti. En 2063, soit dans quarante trois années, peut-être nos plus jeunes lecteurs découvriront-ils la presse de 2020 avec un détachement amusé. Nous leur souhaitons vivement.

C’était la première année du Matin (de Paris), un quotidien fondé par Claude Perdriel et dont la rédaction se situait au 21 rue Hérold dans le premier arrondissement. Parmi les plumes qui étaient connues ou allaient être connues, on pouvait compter des gens comme Alexandre Adler, Ruth Elkrief, Bernard Frank, Max Gallo, Jean-Paul Kauffmann, Maurice Szafran (auteur ce 7 novembre 1977 d’un article sur le basket…) ou encore François Hollande. Son tirage a connu un apogée en 1981 avant d’aborder un lent mais inéluctable déclin.

Toujours est-il qu’avec le recul nous avons fait le deuil depuis bien longtemps de la mort de René Goscinny  le week-end précédant l’édition du 7 et dont un large dessin ornait la couverture. En revanche pour ce qui est de la gauche de l’époque, au vu de celle d’aujourd’hui, le plaisir se teinte d’une certaine amertume. Pour le reste c’est avec une certaine décontraction que l’on aborde les déboires de Jimmy Carter avec sa majorité démocrate même si là aussi, la différence avec les capacités intellectuelles de l’actuel locataire de la Maison Blanche saute aux yeux. Carter défie  « le lobby pétrolier » apprend-on en page 8 ce qui, on l’admettra, a peu de chances de se produire cette année encore.

C’est aussi lors de ce millésime que Stakhanov meurt (le même jour que Goscinny), ce mineur russe porté au pinacle pour avoir extrait en 1935 et en  six heures exactement, 102 tonnes de charbon.  Juste en-dessous cette information édifiante, figure un autre record sur une demi-page de publicité pour la radio Europe 1 qui de son côté se glorifie d’être en tête des audiences. Il faut dire qu’il n’y avait à ce moment-là pas beaucoup de concurrence. Elle roule désormais en queue de peloton. Sic transit gloria mundi

Et puis il y a ce dossier spécial qui sur le milieu du journal détaille une nation « coupée en trois ». D’où il ressort que la France comptait selon une étude du journal 7,6% de moralistes, alors qu’en 2020 on peut estimer au doigt mouillé que la courbe est proche d’atteindre un plafond exceptionnellement haut, indexée sur l’épidémie du Covid. Le dossier évoque également l’esprit moutonnier des aoutiens. De ce côté-là rien n’a vraiment changé. Les pages comptaient aussi la participation du dessinateur Régis Franc avec un personnage (ci-contre) assez doué pour ce qui était de ne rien faire, case après case.

Un coup d’œil enfin sur les programmes télé donne un bon aperçu du chemin parcouru depuis, du moins en termes de choix, puisqu’il n’y avait que trois chaînes. À 20H30, TF1 diffusait « Le repos du guerrier » de Roger Vadim, Antenne deux répliquait par une émission intitulée « La tête et les jambes » de Jean-Paul Rouland et Claude Olivier (on se croirait au mésozoïque mais avons-nous si bien progressé, ce n’est pas sûr), et quant à FR3, la soirée ouvrait par un film « Un meurtre est un meurtre » de Étienne Périer. À noter qu’à 11h15 le matin sur la première chaîne, le journaliste-plésiosaure Léon Zitrone, commentait sur le petit écran  le 60e anniversaire de la Révolution d’octobre à Moscou dans son style si particulier, funèbre ou hippique.

Faute de programmes, tout le monde fermait le poste avant minuit soit après le dernier journal ce qui nous donne là aussi une bonne idée du chemin parcouru. Surtout, après la lecture des trente deux pages, on s’aperçoit que l’on en a presque complètement oublié le Covid. Allez donc chercher n’importe quel canard ou magazine à la cave, bonifiés par les années, vous verrez c’est radical.

En outre et pour finir, ceux qui ont vu le film « La prisonnière espagnole » (David Mamet, 1998), auront retenu que « s’angoisser revient à acquitter à l’avance les intérêts d’une dette qui n’existe pas ». Ce qui se vérifie la plupart du temps.

PHB

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6 réponses à Mitterrand ne cèdera pas

  1. Guy Le Flécher dit :

    Bonjour Philippe,
    Merci de rendre hommage au Matin de Paris, journal auquel j’ai eu l’honneur de collaborer en tant que correspondant régional Nord-Pas-de-Calais, mais aussi en tant que membre de la rédaction du supplément Le Matin du Nord, 131 boulevard de la Liberté à Lille, qui réalisait chaque jour 4 pages régionales, intégrée à l’édition nationale.
    Dans l’équipe : Pol Echevin (rédacteur-en-chef), Michel Samson ( Libé, puis Le Monde, Jean-Paul Besset (ex-député européen, puis Fondation Hulot), Antoinette Lorenzi, Renaud Revel (aujourd’hui au JDD après des années à L’Express), François Wentz-Dumas (Libé ensuite), Didier Vasseur (devenu auteur de bédés sous le nom de Tronchet) , Daniel Psenny (Le Monde), Jérôme Daquin, Bernard Veillet-Lavallée, Michèle Stouvenot…
    Un grand titre, de belles années !
    D’où le plaisir que j’ai eu à te lire ce matin
    Guy Le Flécher
    journaliste à Lille

    • Encore quelques noms que je reconnais, merci Guy. PHB

      • Mais enfin! Vous avez oublié un nom illustre entre tous, le mien, car je connaissais Paul Ceuzin, rédac chef du Matin, transfert de Paris-Match dont j’étais correspondante à Los Angeles! Realisant une interview de François Truffaut qui venait chaque année passer ses vacances à L.A. pour voir son copain Renoir, je l’ai envoyée au Matin, qui m’a bombardée illico presto « Correspondante à Los Angeles ». Mais lorsque j’ai demandé combien on pouvait me rétribuer ce titre ronflant, ce fut le silence radio. Alors je cessai ma courte collaboration avec Le Matin…

  2. philippe person dit :

    Cher Philippe,
    parmi les « plumes » du Matin, il faut citer Jean-Michel Gravier, qui fut un temps l’un des rois de la nuit parisienne avec Alain Pacadis.
    Une journaliste post Anne Sinclair et Alix Girod de l’Ain, Lisa Vignoli, lui a consacré un livre pour le réveiller d’entre les morts oubliés, « Parlez-moi encore de lui » (Stock)

  3. Bruno Sillard dit :

    Tranche de vie, Depardon était là pour la sortie du Matin de Paris, Claude Perdriel et Jean Daniel était aux commandes du numero 0. Le film de Raymond Depardon, ne sortira pas , du moins plus tard, dans les années 80. Perdriel et Daniel n’avaient pas supporté cette jouissance du pouvoir qui suintait d’eux dans tous les plans. Raymond Depardon avait également filmé la campagne de Giscard en 1974. Pour des raisons semblables, Giscard, montré sans aucun commentaire dans « Une partie de campagne », lui était devenu impossible. Bref si vous avez un moment de libre (hum), à voir l’intégrale de ce que l’on pourrait appeler l’école Frederick Wiseman. Ces deux films furent autorisés qu’en 1981. Giscard, Perdriel et Daniel même combat. Je suis arrivé en 1985 au Matin. Max Gallo qui venait d’arriver m’avait embauché, la rédaction celle de Perdriel avait claqué la porte. Je me souviens d’une étude de lectorat. Ça ne servait pas à grand-chose, mais ça rassurait. Quelle était donc la signature du titre la plus reconnue ? Il y avait quand même du monde, qui passait rue Herold. Et bien c’était une journaliste qui loin devant, racontait avec talent et humour une chronique sur les animaux, Christine Bravo. Bon il y avait du travail à faire en termes de reconnaissance du titre. J’aimais bien un chef de service du service livre, dont j’assurais l’édition du supplément. Il me racontait des histoires . Ainsi un jour, Perdriel demanda à l’écrivain Bernard Frank d’écrire un papier de terrain, ce qui ne l’enchanta guère. Il prit un taxi pour Roland Garros… il en rapporta un excellent papier sur la course, mais sans jamais écrire un mot sur le tennis. Le journaliste en question, Jean- Paul
    Morel, descendait les vendredi deux gros sacs, bourrés des sorties de la semaine, pour les vider sur la table de l’édition. Le monde des dreste une chose qui était également partagé. La rue Herold était étroite, et il arrivait que la cigarette dans un dernier vol achève sa course sur le trottoir. Vous conviendrez que cela est un peu énervant. Sous le bureau d’à côté, il fallait également savoir qu’il y avait un chien. Un chien qui mordait quand on s’asseyait à la place de sa maîtresse.

    Enfin ça ne nous rajeunit pas, c’est fou !

    https://www.lessoireesdeparis.com/2018/05/01/les-jeux-de-guerre-du-1er-mai-1978/

  4. Didier dit :

    102 tonnes de charbon en six heures, pour une norme de 7 tonnes.
    Déjà en 1958, les Platters chantaient
    Et nous dansions sans comprendre que ces 16 tonnes de charbon
    pesaient lourd sur le mineur de fond
    (Paroles)
    « You load sixteen tons and what do you get
    Another day older and deeper in debt
    Saint Peter don’t you call me ’cause I can’t go
    I owe my soul to the company store… »
    J’entends encore « to the company store « 

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