Parade pour un mot nouveau

Il n’y a pas véritablement de mystère sur l’origine du mot « surréalisme“, même si beaucoup se réfèrent à la création des Mamelles de Tirésias (juin 1917) pour dater sa première apparition. L’invention en revient effectivement à Apollinaire, mais c’est un mois plus tôt, en mai 1917, que le poète avait forgé ce néologisme, afin de caractériser l’art et le style du ballet « Parade », commande de Diaghilev pour les Ballets russes. Ce spectacle d’avant-garde (ou plutôt « d’esprit nouveau ») réunissait trois personnalités assez dissemblables : Jean Cocteau, 27 ans, pour le livret, Erik Satie, son aîné de 24 ans pour la musique, Picasso, 35 ans, pour le décor, les costumes et le rideau de scène. Ce dernier venait de se rendre avec toute la troupe en Italie, et avait fait la rencontre de celle qui deviendra sa première femme, la danseuse Olga Khokhlova.

Le mariage aura lieu l’année suivante à la cathédrale orthodoxe de Paris avec les témoins Guillaume Apollinaire et Max Jacob. Picasso et Olga (décédée en 1955) se sépareront mais ne divorceront jamais.

Le spectacle des Ballets russes en 1917 est l’événement parisien par excellence. Un dossier luxueux, abondamment illustré de photos et d’aquarelles du peintre et décorateur biélorusse Léon Bakst, est remis aux spectateurs en guise de programme. L’illustration de la couverture a été réservée à Picasso : c’est le séduisant et coloré “Chinois“ de « Parade », rôle interprété par le chorégraphe de la pièce, Léonid Massine. Un siècle plus tard, on retrouvera ce Chinois reproduit sur de jolies tasses en porcelaine pour intérieurs chic.

C’est dans ce programme qu’apparaît le néologisme « sur-réalisme » ( avec un tiret) . Le poète parle d’une alliance de la peinture et de la danse « signe évident de l’avènement d’un art plus complet ». « De cette alliance nouvelle, car jusqu’ici les décors et les costumes d’une part, la chorégraphie d’autre part n’avaient entre eux qu’un lien factice, il en est résulté une sorte de sur-réalisme où je vois le départ d’une série de manifestations de cet Esprit Nouveau ».  Cet esprit nouveau  poursuit-il, « ne manquera pas de séduire l’élite et se promet de modifier de fond en comble, dans l’allégresse universelle, les arts et les mœurs ».

Ce que les manuels d’histoire littéraire oublient le plus souvent, c’est que ce même texte avait été publié une semaine plus tôt (le 11 mai, la création ayant eu lieu le vendredi 18) dans Excelsior, quotidien à grand tirage créé en 1910 qui accordait une large place à la photographie. Les deux colonnes de l’article d’Apollinaire (orthographié malencontreusement avec deux p) se retrouvent juste en dessous de la rubrique de Jeanne Farmant « La semaine élégante ». On y apprend qu’«une température tout à fait estivale a succédé au froid et au vent âpre. Les femmes étaient enveloppées de fourrure jusqu’au bout du nez, les voici habillées de foulard, de pongé, d’étamine et de shantung sans avoir pu sortir leurs tailleurs printaniers». Il est amusant de constater qu’Apollinaire commence également par des considérations météorologiques : «Les définitions de Parade fleurissent de toutes parts comme les branches de lilas en ce printemps tardif».

Trois photos (Satie, Cocteau, Massine ) illustrent l’article qui porte en surtitre « Les spectacles modernistes des Ballets russes ». On reconnaît peu Satie ( le document doit être ancien), et encore moins Cocteau, à la mise aussi soignée que la chevelure sagement ordonnée et la moustache finement taillée. Le texte est bien celui qui paraîtra une semaine plus tard dans le programme des Ballets russes au théâtre du Châtelet, où « Parade » voisinait avec “Petrouchka“ de Stravinsky et “Les Sylphides“ sur une musique de Chopin.

L’illustration de Picasso

Si l’on s’en tient aux propos d’Apollinaire (et encore plus dans son introduction aux Mamelles de Tirésias), le sens qu’il donne à son « sur-réalisme » est bien éloigné de celui qu’on lui connaîtra par la suite, après le passage de l’Attila André Breton. Aujourd’hui le terme est pratiquement passé dans le langage courant au point qu’il est employé souvent, et de façon inopportune, comme synonyme d’invraisemblable ou d’extravagant. Cette utilisation semble assez répandue chez les hommes politiques.

Gérard Goutierre

 

Source image du journal Excelsior: Gallica
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6 réponses à Parade pour un mot nouveau

  1. Victor MARTIN-SCHMETS dit :

    N’oublions pas la lettre de mars 1917 d’Apollinaire à Paul Dermée (CG, n° 1614)

  2. BM Flourez dit :

    Merci !
    et une totale adhésion à votre paragraphe de conclusion.

    • Gérard Goutierre dit :

      Merci à Victor Martin-Schmets d’avoir rappelé cette lettre d’Apollinaire à l’écrivain Paul Dermée que l’on peut consulter aujourd’hui dans le troisième volume de la Correspondance générale (CG) d’Apollinaire qu’il a publiée chez Honoré Champion en 2015. Cette importante missive avait été portée à la connaissance du public dès 1924 notamment dans la revue L’Esprit Nouveau (dirigée par Paul Dermée). On y lit cette phrase révélatrice d’Apollinaire (mars 1917) : «  Tout bien examiné, je crois qu’il vaut mieux adopter surréalisme que surnaturalisme que j’avais d’abord employé. Surréalisme n’est pas encore dans les dictionnaires et il sera plus commode à manier que surnaturalisme déjà utilisé par MM. les philosophes. »
      Merci de vos commentaire en tout cas.

  3. Yves Brocard dit :

    Juste un petit complément : pour leur mariage à la mairie du 7e arrondissement, le 12 juillet 1918, les témoins de Picasso et Olga étaient Guillaume Apollinaire, Max Jacob et Jean Cocteau. Quelle brochette de poètes, complétée par Irtchenko Svelloff, capitaine de cavalerie, dont l’Histoire n’a pas retenu le nom.

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