La Comédie-Française du côté de chez Proust

La Salle Richelieu étant actuellement en travaux, c’est sur la scène du Théâtre Marigny que se produit, en ce début de saison, la troupe de la Comédie-Française. Elle y présente, dans une adaptation et mise en scène signées Christophe Honoré, “Le côté de Guermantes”, troisième des sept tomes (1) que comprend “A la recherche du temps perdu” de Marcel Proust (1871-1922). Quittant le Palais Royal pour les Champs-Elysées, ne pouvait-elle rêver meilleur emplacement que celui-ci pour donner corps aux personnages de l’œuvre proustienne ? À quelques pas de l’allée Marcel Proust, dans ces jardins où se déroulaient les jeux d’enfants du Narrateur et de Gilberte Swann, le carré Marigny paraît le lieu tout indiqué pour y convoquer les fantômes de la “Recherche”. Avant même le début du spectacle, leur présence semble se déployer autour de nous…

Porter à la scène un volume de la “Recherche” avait de quoi passer pour une véritable gageure. Présenter à l’instant T des personnages qui, dans le roman, évoluent sur une vingtaine d’années et n’en sont que plus insaisissables, sans pour autant les dénaturer ou les rapetisser, pouvait paraître une entreprise irréalisable. Christophe Honoré, dont on connaît l’univers fait de littérature, de cinéma et de chansons, a su relever le défi, préserver les icônes tout en les éloignant de quelques clichés bien tenaces. Aidé en cela, il est vrai, par des comédiens dont le talent n’est plus à louer. Son mérite est aussi d’avoir su mettre en évidence tout l’humour et toute la drôlerie que recèle l’œuvre de Proust. On rit beaucoup. Mais avant tout, de quoi s’agit-il ? Qu’est-ce donc que “Le côté de Guermantes”?

“ (…) il y avait autour de Combray deux “côtés” pour les promenades, et si opposés qu’on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d’un côté ou de l’autre : le côté de Méséglise-la-Vineuse, qu’on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu’on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes.” Ainsi le Narrateur, Marcel, présente-t-il les deux promenades qui marquèrent son enfance et forment, par ailleurs, deux des titres du grand œuvre. Si celle du côté de chez Swann possédait déjà bien du charme, avec sa merveilleuse haie d’aubépines, l’excursion du côté de Guermantes s’avérait encore plus extraordinaire, véritable expédition effectuée les jours de grand beau temps. Enfant, le Narrateur espérait toujours y apercevoir les châtelains, les Guermantes, ces seigneurs de Combray dont le titre remontait même avant Charlemagne. Le seul nom de Guermantes suffisait à insuffler au domaine une aura légendaire et celui de la duchesse fascinait le jeune garçon.

Le volume intitulé “Le côté de Guermantes” se situe quelques années plus tard, à Paris. Le Narrateur a alors emménagé avec sa famille dans un appartement de l’hôtel particulier des Guermantes et voue toujours une véritable admiration à la duchesse. Le cœur du jeune homme bat la chamade dès qu’il l’aperçoit, guettant chacune de ses sorties matinales pour pouvoir la saluer, espérant ainsi l’approcher et se faire inviter. Le stratagème s’avérant inefficace, c’est finalement par l’entremise de son grand ami Robert de Saint-Loup, neveu par sa mère, la comtesse de Marsantes, du duc et de la duchesse, que Marcel réussira à se faire présenter et à fréquenter le salon d’Oriane de Guermantes. Par ce biais, il intégrera le cercle de la haute aristocratie, ce milieu jusqu’alors inaccessible pour un jeune homme issu, tel que lui, de la grande bourgeoisie.

Pour sa mise en scène, Christophe Honoré a choisi un décor unique, offert à nos regards dès l’entrée dans la salle, dans lequel se déroule la plus grande partie du spectacle : un élégant vestibule au sol en damier dont la porte du fond s’ouvre… sur les jardins des Champs-Elysées. Le choix de ce plateau ouvert est judicieux : les personnages vont et viennent, jouant avec la réalité du lieu. Le rapport intérieur/extérieur n’est plus factice. Par moments, malgré la nuit tombée, on jurerait même avoir entraperçu la Fontaine des Quatre Saisons. Ce parti pris n’empêche pas pour autant, le décor à demi dissimulé ou le jeu, rideaux fermés, à l’avant-scène, d’ouvrir l’imaginaire sur d’autres espaces, tels la garnison de Saint-Loup à Doncières, la chambre de la grand-mère ou encore le domicile du baron de Charlus.

Ainsi que pouvait le laisser présager le décor, Christophe Honoré a opté pour une mise en scène intemporelle, une sorte d’entre-deux en lien avec notre époque, se refusant catégoriquement à figer les personnages dans le passé. “Je crois que c’est en offrant à ce texte des reflets d’aujourd’hui, que nous lui serons le plus fidèle” explique-t-il. Et nous ne pouvons que lui donner raison. Cela fonctionne. Totalement. Qu’il s’agisse des costumes ou des choix musicaux. Les premiers, conçus par Pascaline Chavanne, sobres et élégants, servent le propos à ravir. Et ces dames sont décidément bien ravissantes dans leurs délicates toilettes ! Quant à la musique, elle occupe, comme on pouvait s’en douter, connaissant l’univers de Christophe Honoré très inspiré de celui de Jacques Demy, une place de premier plan. Rien d’étonnant donc à voir les comédiens se mettre à danser, chanter ou même jouer de la guitare. Toujours très appropriées, ces interventions ne font que souligner le propos de l’auteur dans un jeu de correspondances avec notre époque. “Lady d’Arbanville” de Cat Stevens s’entend alors comme une déclaration d’amour du Narrateur à une duchesse inaccessible et “Ton style” de Léo Ferré, une crise de jalousie du marquis de Saint-Loup envers Rachel.

Christophe Honoré a également effectué d’autres choix de mise en scène que d’aucuns pourraient trouver moins judicieux, à savoir l’usage de la cigarette et l’utilisation de perches micro. Si le premier peut paraître un peu systématique et visuellement encombrant avec la danse incessante des cendriers, voire même parfois à contre-sens, le second peut être vu comme un clin d’œil au 7ème art d’un metteur en scène cinéaste. Pourquoi pas. À condition cependant que les voix se fassent toujours aussi bien entendre lorsqu’elles n’ont pas de micro.

Mais revenons aux comédiens qui font le sel de ce spectacle et ont su s’accorder avec leur metteur en scène pour mettre en exergue toute la finesse et l’humour de Proust. Dans ce monde où l’écart social est gigantesque entre les domestiques, la grande bourgeoisie et la haute aristocratie, où l’affaire Dreyfus est sur toutes les lèvres, la bêtise, le snobisme, l’esprit acerbe en deviennent souvent drôles. Elsa Lepoivre excelle dans le rôle de la duchesse de Guermantes, cette grande élégante réputée pour sa finesse d’esprit, mais dont les traits sont d’une méchanceté absolue. L’attitude de son mari, interprété par le merveilleux Laurent Lafitte, est plus débonnaire, mais ce pauvre Basin est bête à manger du foin et ses maladresses sont du plus haut comique. La scène des condoléances anticipées est à mourir de rire ! Anne Kessler, dans le rôle de la comtesse de Marsantes, a la folie bouillonnante. Mère écervelée qui souffre de ne pas voir suffisamment son fils, sa composition est des plus intéressantes.

La délicieuse Florence Viala, dans une scène pourtant brève, apporte légèreté et grâce au personnage de la princesse de Parme, tout comme “La Maritza” qui l’accompagne. Primesautière, sa bêtise en devient charmante.  Comme toujours, la talentueuse Dominique Blanc se distingue dans le rôle de la marquise de Villeparisis et fait mouche à chaque réplique. Saluons également l’interprétation de Serge Bagdassarian. C’est à lui qu’incombe la tâche délicate d’incarner le baron de Charlus, personnage énigmatique par excellence. Tantôt raffiné et attentionné, tantôt agressif, il est à multiples facettes. La scène où il reçoit le Narrateur chez lui est, comme dans le roman, un moment de pure folie ! L’aspect dérangé de son esprit ne fait plus de doute et le comique de situation n’en est que démultiplié.

Une vingtaine de personnages se côtoient ainsi sur scène et il serait vain de tous les citer. Impossible néanmoins de conclure sans saluer la performance de Stéphane Varupenne dans le rôle de Marcel, ce Narrateur qui nous amène à la rencontre des protagonistes de cette Recherche. Loin de l’image du jeune brun moustachu à l’apparence souffreteuse, ce grand gaillard blond, carré d’épaules, au regard clair et aux joues rebondies est là encore un choix intéressant qui fonctionne on ne peut mieux. Son jeu est d’une grande justesse et, en observateur qu’il est de cette société qu’il rêvait de découvrir, se situe toujours à la bonne distance. Certes il rêvait d’approcher les Guermantes. Il n’a pas trouvé chez eux ce qu’il cherchait, mais y a trouvé autre chose, nous confie-t-il. Matière à faire son œuvre, comme nous savons. Oriane, Basin, Charlus, Saint-Loup, Bloch, Swann, Françoise, Villeparisis, Norpois, Rachel… des êtres tout aussi complexes que touchants qui donnent à cette comédie sociale une dimension formidablement humaine.

Isabelle Fauvel

Photos: © Jean-Louis Fernandez, coll. Comédie-Française

(1)  Les 7 tomes de “A la recherche du temps perdu” se présentent de la façon suivante : “Du côté de chez Swann”, “A l’ombre des jeunes filles en fleurs”, “Le côté de Guermantes”, “Sodome et Gomorrhe”, “La prisonnière”, “Albertine disparue” et “Le temps retrouvé”.

(2)  Voir mes dernières chroniques autour de Proust et son œuvre :
Proust adapté à la scène
Le temps de lire Proust
Madame Proust
Monsieur Proust

“Le côté de Guermantes” d’après Marcel Proust, jusqu’au 15 novembre au Théâtre Marigny. Adaptation et mise en scène Christophe Honoré avec la troupe de la Comédie-Française : Claude Mathieu, Anne Kessler, Éric Génovèse, Florence Viala, Elsa Lepoivre, Julie Sicard, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Laurent Lafitte, Rebecca Marder, Dominique Blanc, Yoann Gasiorowski et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Aksel Carrez, Mickaël Pelissier, Camille Seitz, Nicolas Verdier.

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1 réponse à La Comédie-Française du côté de chez Proust

  1. Marie J dit :

    Merci Isabelle, ça donne très envie. Si seulement réserver des places à la Comedie Française était simple… mais non, c’est le parcours du combattant !

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