Là où il aurait fallu Jacques-Bénigne Bossuet (1), il y eut Emmanuel Macron et Rachida Dati. Le Président de la République, relevant que Brigitte Bardot « incarnait une vie de liberté », précisa « nous pleurons une légende du siècle ! ». La ministre de la Culture, de son côté, salua « une icône parmi les icônes », qu’elle jugea « follement libre et tellement française, finalement! ». Leurs commentaires ouvraient, ce 28 décembre 2025, un deuil médiatique. Il s’agit d’un cérémonial rarement pratiqué dans son intégralité. Toute vedette défunctant, n’y accède pas nécessairement. La sélection, rigoureuse, se fonde sur des critères très sélectifs, personnalité suffisamment typée, silhouette immédiatement identifiable, carrière légendaire, surnom devenu synonyme, répertoire poly-diffusé, inscription au registre des gloires nationales empaillées de leur vivant… À l’instar de Jean-Philippe Smet, Brigitte Bardot bénéficiait de cet adjectif. On disait « notre B.B nationale », comme « notre Johnny national ». Elle était l’ultime, depuis le départ de Belmondo et Delon.
Son grand âge représentait un plus, permettant l’utilisation immédiate d’une notice nécrologique rédigée depuis des années, à l’exception du lieu, du jour et de l’heure du décès. Elle pouvait d’ailleurs concourir à la célébrité sous différents motifs, au cinéma, bien sûr, mais également dans la variété musicale, voire comme mythe vivant et sex-symbol international.
Pour ne pas se laisser surprendre, les journalistes spécialisés rédigent, à l’avance, pendant leurs temps morts, la nécrologie des partants potentiels. Dénommées « viande froide » en argot de métier, ces rubriques sont évidemment conservées « au frigo », actualisées autant que de besoin, jusqu‘au moment fatidique. Il ne restera plus, avant diffusion, qu’à ciseler les petits quelque chose, mettant cette note froidement documentaire au diapason de l’émotion populaire.
En ce domaine, la date de naissance constitue le principal critère discriminant. Née en 1928, Line Renaud arrive avant Mireille Mathieu. Pierre Arditi devance Bruno Podalydès, Julien Clerc bénéficie de la préséance sur Matthieu Chedid, Pierre Gagnaire sur Anne-Sophie Pic. D’autres éléments interviennent, pathologies progressives, conduites à risques, attitudes addictives, fréquentations douteuses. Une surprise reste possible, bouleversant les prévisions les mieux fondées. Dans un sens comme dans l’autre. Nonobstant un âge avancé et un cancer tardif, Jean d’Ormesson a longtemps démenti les pronostics. En dépit de trois faux départs, Halliday a joué les prolongations.
Le deuil médiatique comporte, après sa proclamation officielle par les deux autorités citées supra, trois séquences obligées: Exhumation de la dernière apparition publique du de cujus (personne dont la succession est ouverte, ndlr), intervention d’un proche, si possible célèbre, une gorge nouée étant la bienvenue, puis l’ineffable micro-trottoir, en s’efforçant au pittoresque. En allant, si possible, de la maison de retraite à la cour de récréation, afin de souligner le caractère transgénérationnel des témoignages.
Le lendemain, moment du panégyrique. Une avalanche d’hommages submerge le souvenir laissé par l’Illustre. La presse, les médias, les personnalités rivaliseront, dans leurs messages, en banalités de circonstance, toujours de façon laudative. Carrousel de premières des quotidiens, ratissant large. L’avènement des chaînes d’information continue, traitant toutes à ce même moment d’un seul et même sujet, conduit rapidement à une saturation ad nauseam.
Enfin, troisième acte, les véritables adieux à la scène. Le cortège funèbre, showbiz en manteau noir et lunettes de même, habitués des Premières, officiels et corps constitués. Le cher public, massé derrière les barrières. Cadrage sur les nez rougis et les paupières humides. Nouveau micro-trottoir. Rideau. S’il s’agit d’une vedette du grand écran, au besoin, modification du programme télé, pour le passage d’un de ses films.
Le deuil médiatique sera éventuellement prolongé, au premier anniversaire « jour pour jour » d’un résumé de ce qui précède. Et, dix ans plus tard, de la mise sur le marché du coffret spécial in memoriam. Mais cet hommage ultime reste réservé aux gros calibres.
S’ajoutera, pour Brigitte Bardot, l’intervention de sa fondation. Elle l’avait créée
en 1986, pour favoriser la protection des animaux sauvages et domestiques. À cet égard, ses membres ne risquent pas la cruelle déconvenue des compagnons d’Emmaüs à propos de l’abbé Pierre. Brigitte n’avait jamais prêté le moindre vœu de pauvreté, de célibat ou de chasteté. Un défaut, toutefois, artiste engagée, elle n’avait, sur le tard, du point de vue politique, pas choisi la pensée convenable. Mais, après tout , elle était bien libre!
Jean-Paul Demarez
Toujours aussi croustillante votre prose !
Mais comme vous y allez, ou plutôt n’y allez pas dans votre dernière phrase… « Sur le tard » ? Que nenni ! Trente années de complicité avec le front national et cinq condamnations au moins pour très grosses injures racistes. Quant à l’épithète « convenable », elle me semble, de ce fait, en sa négation, pour le moins timorée, voire ambiguë. Et bien sûr je n’imagine pas un seul instant que vous puissiez nourrir une quelconque sympathie pour ce penchant ; c’est juste que la formulation ne vous engage pas nettement, votre humour d’habitude vous silhouettant davantage.
Merci, quoi qu’il en soit, pour vos articles minutieux ! (J’espère n’avoir pas laissé de coquilles depuis mon téléphone étriqué)
Ces trente années « de complicité » (oh combien inoffensive) avec une extrême droite cheminant vers une improbable virginité sont bien moins « condamnables » que celle qu’aurait pû éclore(*) pour l’autoproclamée personne sacrée de Mélenchon, individu autrement plus nocif que cette extrême droite française en extinction. Il faudra cependant les empêcher puisque leur Présidente le sera. Car, au cas où les urnes en décideraient autrement, ce narcissique chef de bande et sa suite abbreuvés d’appétences fondamentalistes, achèvreront l’oeuvre déstabililatrice des fossoyeurs de La République, et au delà de l’Europe auquel le monde entier a déclaré la guerre.
(*) les artistes sont majoritairement « de gauche » – qu’en ont-ils fait ?
Encore faut-il que la mort intervienne à une date favorable : il ne faut pas que ce jour-là un autre décès médiatique vienne faire de l’ombre à la personnalité qui vient de disparaître. C’est ce qui était arrivé à Jean Cocteau, disparu le même jour qu’Edith Piaf et qui de ce fait n’avait pas connu la même gloire dans son trépas que celle à laquelle sans doute il aspirait. Jean d’Ormesson craignait lui-même cette situation …inconfortable, mais il en fut lui-même victime, puisque son décès intervint le même jour que celui de Johnny Hallyday.
Brigitte Bardot a au moins eu le talent de quitter ce monde dans les meilleures circonstances possibles, dans une période de vacances et en l’absence de toute
concurrence post mortem.
Dans tous les cas, » les morts sont tous des braves types » comme nous l’enseignait Brassens (« Le Temps passé »)….