Christkindelsmärik (et le point Godwin)

Donc, selon France Info, le 10 décembre 2025, les marchés de Noël constitueraient « une tradition réhabilitée par les nazis ». Ce qui ne contribue pas à renforcer le côté glamour de la manifestation. Le journaliste auteur de cette chronique ne pouvait feindre d’ignorer les effets délétères d’un tel apparentement. Au reste, devant les protestations indignées de certains auditeurs, son évocation historique a rapidement été retirée. Le journal l’Humanité du lendemain, confirmant l’ affirmation, a démasqué, derrière cette disparition, la main occulte de l’extrême droite. Certes, les marchés de Noël sont, incontestablement, une tradition d’origine germanique, depuis le premier, authentifié, à Dresde, en 1434. Certes, en 1933, le maire de Nuremberg, Willy Liebel, en avait souligné le caractère de « fête nationale appartenant à l’héritage allemand », plutôt que la mémoire de Saint Nicolas ou de la venue au monde du Christ. Il convient toutefois de reconnaître aux nazis pur jus une tendance plus affirmée à la célébration du Solstice d’hiver qu’à celle des momeries chrétiennes.
Certes, en 1934, le regrettable Joseph Goebbels avait inauguré celui de Berlin, par un discours qui devait peser son poids d’idéologie nationaliste. Certes, on ne peut exclure que Robert Wagner, gauleiter de l’Alsace entre 1940 et 1945, aux temps de son annexion au Reich, soit venu déguster un verre de glühwein (1) et des bredele dans celui de Strasbourg.. Mais de là à étendre indéfiniment l’ombre de la croix gammée sur ces festivités, il y a quand même une grande marge. Même si, aujourd’hui, une commission municipale se charge de veiller à ce que les produits vendus respectent la tradition alsacienne, on ne saurait y voir des nostalgiques de l’époque..

N’en déplaise à France Info, il n’est pas déraisonnable d’affirmer que les marchés de Noël (Christkindelsmärik, en alsacien) procèdent davantage des évangiles de Matthieu et de Luc que de Mein Kampf. Relevons que Martin Luther lui-même avait approuvé ce symbole du Christkind offrant les cadeaux aux enfants le jour symbolique de sa naissance. Par une démarche semblable, on pourrait porter l’opprobre sur les pistes cyclables qui ont connu, en Allemagne, une extension spectaculaire. En raison du souhait du Führer d’y développer l’automobile. Pour lui dégager la rue. L’ingénieur Ferdinand Porsche avait, à sa demande, conçu un modèle dénommé Volskwagen, littéralement « voiture du peuple ». Ce qui ne rend pas les amateurs de cette marque commerciale suspects de révisionnisme.

La survenue, dans le discours, de tels amalgames infamants est classiquement dénommée « point Godwin ». Improprement, d’ailleurs. Il s’agit de la dérivée du constat d’un avocat américain, Mike Godwin. Énoncé sous forme de loi, il remarque: « plus une discussion en ligne s’allonge, plus la probabilité d’une comparaison impliquant le nazisme ou Hitler tend vers 1. » Le but est de jeter le discrédit sur l’interlocuteur, en s’exonérant d’un argument de fond. Moment ou une analogie disqualifiante vient remplacer le raisonnement, l’astuce fonctionne comme l’ultime Joker. « Arme suprême de la paresse intellectuelle, elle permet de neutraliser l’incertitude et de moraliser à bon compte ». (2)

Les exemples abondent dans le débat public. Venant parfois d’intervenants inattendus. Ainsi, sur BFMTV, le 8 mai dernier, le président d’honneur de la LICRA, Alain Jakubovicz, cibla Jean Luc Mélenchon par: « Toutes proportions gardées, je vois un parallèle entre Mélenchon et Goebbels, le ministre de l’éducation du peuple et de la propagande. » Lequel Mélenchon, au moment des élections européennes de 2024, n’avait pas hésité à comparer le président de l’Université de Lille à Adolf Eichmann.

Le procédé rhétorique n’est pas nouveau. Le tribunal de la Sainte Inquisition l’utilisait déjà, dès le XIIe siècle. Le père exorciste dénonçait, derrière les dires de toute personne vaguement soupçonnée d’hérésie, l’œuvre de Satan. Ce dernier a, depuis les années quarante, troqué ses sabots fourchus et ses petites cornes contre une mèche tombante et une moustache ridicule. Le renvoi au nazisme, ou, en France, au régime de Vichy, constitue la forme moderne de l’anathème.

Parallèlement, le blasphème a, lui aussi, changé de logique. À l’origine il s’agissait d’un
propos outrageant Dieu, la religion dominante ou une chose considérée comme sacrée.
Il est devenu une provocation construite avec l’aide de ce Diable moderne. Convoquez-le, et la banalité la plus anodine devient une profanation. Par exemple, tenez: « Je m’habille chez Hugo Boss… Il avait dessiné des uniformes si seyants pour la SS », ou bien encore, « J’ai cessé de fumer…. À l’exemple d’Adolf Hitler. »

Jean-Paul Demarez

 

(1) Glühwein, appellation locale du vin chaud vendu pour l’occasion… Bredele petits gâteaux sablés confectionnés à ce moment là par les ménagères à l’aide d’emporte-pièces.
(2) « Cancel culture et point Godwin »: cette faillite de la pensée J. de Funès l’Express 22 mai 2025
Illustration: ©PHB
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3 réponses à Christkindelsmärik (et le point Godwin)

  1. Pierre DERENNE dit :

    Bien vu !

  2. PAILLARD Jacques dit :

    Merci pour cette très belle illustration de la phrase attribuée à Einstein : « Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine, et je ne suis pas sûr pour l’univers »!

  3. Dupuis dit :

    Comme toujours une chronique lucide et solidement documentée illustrant le sempiternel recours à la « réductio ad hitlerium « de nos politiques et intellectuels bien pensants

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