Lettres ou le néant

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute forme de vie intérieure. » Georges Bernanos avait été visionnaire et dénoncé en 1947 une humanité grignotée par la technique, par la machine, par l’argent. Il avait raison à son époque. Il aurait encore plus raison aujourd’hui, où l’oppression de la technique se double des perspectives sombres de l’oppression politique. Alors que faire? La fonction véritable de la littérature n’est-elle pas au fond de résister à la dissolution de l’être humain? N’est-ce pas là le fil rouge de son histoire?  Cette résistance est celle du refus de la disparition de l’humanité dans la technique. Celle des écrivains de l’aliénation de l’homme au travail par la machine et indirectement l’argent (Zola, Chesterton, Mounier, Péguy) et celle des écrivains rescapés des machines de mort de la Première Guerre mondiale (Genevoix, Dorgelès, ou à sa manière Jünger).
Elle s’oppose aussi à l’oppression politique. Des écrivains malmenés par les dictatures russo-soviétiques (Dostoïevski, Akhmatova, Soljenitsyne, pour ne citer que ces trois-là) à Vercors et son « Silence de la mer », en passant par Primo Levi et sa lutte désespérée contre l’effacement, et tant d’autres, la littérature n’est-elle pas consubstantiellement une contestation de l’idéologie et du mensonge ?  Sur la relation entre oppression et littérature, on constatera d’ailleurs que les dictateurs ne sont jamais des écrivains. Staline, Hitler (avoir écrit Mein Kampf ne fait pas de son auteur un écrivain), Mao, etc. n’écrivaient pas. Et d’ailleurs, ils ne lisaient pas non plus. Inversement la littérature a été la source d’inspiration de grands leaders de la liberté (de Gaulle, Churchill, Havel), eux-mêmes écrivains.

Mais pour jouer son rôle, la littérature a besoin d’être « informée par l’esprit ». Qu’entendre par là ? Une littérature que nous pourrions qualifier ainsi serait traversée, orientée, tenue par une intelligence intérieure, spirituelle, métaphysique, morale, qui en modèlerait la forme, le rythme, les choix narratifs, le regard porté sur le monde. Plus précisément, une telle littérature s’appuierait sur l’esprit comme principe de discernement, refuserait le manichéisme, distinguerait sans simplifier, comprendrait sans excuser, jugerait sans condamner hâtivement. Une telle littérature s’inscrirait dans la présence et non dans le slogan, accepterait le mystère du réel, laisserait subsister l’ambiguïté, ouvrirait plus qu’elle ne conclurait. Une telle littérature se tiendrait debout, entre l’événement et le sens, entre l’action et la conscience, entre l’histoire et ce qui la dépasse.

Alors posons la question: peut-on considérer la littérature française actuelle comme « informée par l’esprit » et capable de remplir avec vigueur sa fonction de résistance ? Définitivement, non. D’Annie Ernaux à Édouard Louis, de Virginie Despentes à Nicolas Mathieu, la littérature mise en lumière depuis bien longtemps maintenant, celle qui a pignon sur rue, globalement autocentrée, est psychologique plus que spirituelle, sociologique plus que métaphysique, horizontale et déconstructive plus que verticale et en quête de sens. Légitime et non dénuée d’une certaine valeur, elle ne constitue pourtant aucun rempart face au déferlement de la barbarie technologique qui vient et aux attaques portées à l’essence même de l’être humain.

Au contraire, sous couvert d’assumer une position d’autorité morale par les causes sociales qu’elle défend, elle entretient la dépression latente de toute une société, le déclinisme et le renoncement à la vigueur. Elle anesthésie. Elle cale au premier obstacle et reste au pied de la montagne alors que nous avons besoin de nous élever, de marcher sur les crêtes malgré les précipices et les dangers.

Pourtant, cette littérature « informée » a existé, que l’on songe à l’esprit au sens de la mystique ou de la tradition (Saint-Paul, Pascal, Claudel, Wiesel…) ou à un esprit en rupture (Rimbaud, Char, Saint John Perse…). Formulons le vœu qu’elle se perpétue et connaisse de nouveaux développements. Un François Cheng, une Sylvie Germain, un Pierre Michon, peuvent nous donner des raisons d’espérer, mais elle se vend moins bien, se cite mal, est mal adaptée aux formats médiatiques, et exige de la lenteur, ce qui la handicape.

Alors, la littérature n’est-elle qu’un petit rempart inutile face à des forces bien plus puissantes qu’elle ? Pas si sûr car un monde sans littérature, c’est le néant. Encore faudrait-il s’extraire de nos ornières de pensée et cesser de creuser toujours le même sillon.

David Clair

 

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7 réponses à Lettres ou le néant

  1. jmc dit :

    Difficile de ne pas être d’accord avec vous, sur le constat d’une civilisation qui va dévorant l’humain depuis au moins la moitié du XIXe (rappelons-nous les vicissitudes d’un Baudelaire), et sur celui d’une littérature contemporaine parfois vaillante mais le plus souvent impuissante. Parmi les esprits en rupture de notre époque, citons au moins, hors Michon, Pascal Quignard. Mais les lecteurs des Soirées ont sans doute d’autres « résistants » en tête, notamment dans la vaste littérature étrangère.

  2. ghislaine filliatreau dit :

    Aucun commentaire sur le fond pour ce texte qui se veut un manifeste contre « le renoncement à la vigueur » et qui semble prétendre à « une position d’autorité morale » du fait des valeurs spirituelles qu’il défend. Simplement, il manque un « t » à « entretient » dans : « Au contraire, sous couvert d’assumer une position d’autorité morale par les causes sociales qu’elle défend, elle entretien la dépression latente de toute une société, le déclinisme et le renoncement à la vigueur. »

    • David Clair dit :

      Merci pour votre commentaire. C’est corrigé. Sur le fond, je ne prétends pas à une position d’autorité morale (j’essaie plutôt de la condamner). Je plaide surtout pour une littérature qui n’a pas renoncé à nous hisser au-delà de nous-mêmes. Cela me semble d’ailleurs répondre à une attente.

      • ghislaine filliatreau dit :

        Merci pour votre retour. Il me semble que la littérature, aussi diverse soit-elle, ambitionne toujours de nous agrandir au-delà de nous-mêmes. J’ai réagi à vos condamnations car il me semble que l’ennemi est ailleurs, et qu’il vaut mieux admettre prudemment qu’on ne peut pas juger si facilement de la valeur de toutes les variétés de « au-delà ».
        Je viens moi aussi de découvrir Godo, dont vous verrez (en souriant je pense) les différences d’appréciations littéraires.
        Et vous avez raison : ce sont les attentes communes qui importent le plus !

  3. OBJOIS dit :

    Pour une littérature « informée par l’esprit », je suggère la lecture d’Emmanuel Godo.

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