La déflagration Chalamet

La déflagration s’est produite le 18 février dernier à la suite d’une émission conjointe de CNN et de Variety (hebdomadaire hollywoodien depuis 1905) pendant laquelle l’acteur ô combien yankee Matthieu McConaughey et le petit génie franco-américain Timothée Chalamet se renvoyaient la balle (ah ah). Une interview comme tant d’autres, complicité réelle ou surjouée, peu importe, quand le petit génie de 30 ans se lâche en lançant hilare: « Je ne veux pas travailler dans le ballet ou l’opéra, où l’on se dit : Hé, faites perdurer cet art, même si plus personne ne s’y intéresse ! » Pas très malin et pas très élégant de la part du petit jeune, mais enfin pas de quoi en faire un drame. Eh bien si justement. Bizarrement, ses propos ont fait le tour du monde et chacun y est allé de sa réaction.
La première raison étant que Timothée Chalamet, dont le père est français et la mère américaine, né à New York et parfaitement bilingue, se trouve être le jeune acteur le plus en vue d’Hollywood. Naturellement, son dernier film « Marty Supreme » remporte un succès mondial. Favori dans la course aux Oscars, il a raté son coup mais pas à cause de sa bourde grossière, les votes s’étant déroulés quelques jours avant. Mais il n’a pas manqué d’être chahuté durant la 98e cérémonie le 15 mars.

Son parcours a de quoi étonner. Avec son physique atypique un peu angélique, un peu passe-partout, il obtient des petits rôles dès 13 ans, jusqu’au film très léché du cinéaste italien « Call me by your name » (Appelle-moi par ton nom), romance homosexuelle sortie en 2017. Succès surprise mondial et nomination à l’oscar du meilleur acteur à 22 ans. De quoi lui tourner la tête ? Il enchaîne alors ‘blockbusters » et films d’auteur, jusqu’à « Marty supreme », libre adaptation de la vie du champion de tennis de table américain Martin Reisman dans les années 1950, signée du cinéaste indépendant new-yorkais Josh Safdie. Dans le rôle du pongiste frénétique, Chalamet fait preuve d’une superbe énergie en jeune fou furieux dévoré d’ambition, et se coule à merveille dans une galerie de figures déjantées.

Déflagration mondiale, donc, après sa bourde grossière, à commencer chez les maisons d’opéra et de danse, celle de Los Angeles déclarant qu’il lui aurait bien offert des places « Mais c’est complet ». « Le ping-pong existe aussi à l’opéra, Timothée Chalamet », renchérit l’Opéra de Paris en postant une scène extraite de sa production de « Nixon in China » composée par  John Adams, où se joue une partie de tennis de table. L’Opéra de Zurich, en écho à la création de « Monster’s Paradise » d’Olga Neuwirth, a posté une vidéo montrant un faux dinosaure gribouillant la photo de Chalamet et l’affublant de moustaches et cornes, en ajoutant cette phrase: « Hé Timmy, si tu as le temps, viens à Zurich, regarde Monster’s Paradise et on pourra glisser tout ça sous le tapis. » Plus sérieux, le Metropolitan Opera de New York a choisi de montrer les différents corps de métiers, artistiques et techniques, engagés sur un spectacle, avec l’inscription « C’est pour toi, Timothée Chalamet ».

Mais le Monde a proclamé « Chalamet a touché juste », ajoutant que « les arts sous perfusion peuvent mourir ». Le célèbre ténor français Cyrille Dubois souligne lui aussi que l’opéra souffre d’un « déficit d’image vis-à vis-du grand public: Plutôt que d’y répondre en essayant d’ouvrir les scénographies à des propositions auxquelles le grand public pourrait s’identifier, on continue gentiment à ne s’adresser qu’à la niche avec des spectacles moches ou paresseux (…) ».

Inutile de nier que la mise en scène d’opéra pose problème depuis des lustres, avec cette obsession de la rendre tristement contemporaine, en opposition frontale avec la musique et les voix. Patrice Chéreau, reviens-nous! Mais attention aux fausses idées: l’âge moyen des spectateurs à l’Opéra de Paris (taux de remplissage 93%) s’établit à 46 ans, comme celui de la population française. À la Philharmonie de Paris, le public jeune et les familles constituent 42% de la fréquentation totale. Quant au Met, il diffuse depuis 2006 chaque année au cinéma, une dizaine de productions en direct dans le monde entier. Et vient justement d’annoncer, fait rarissime, « an additional performance » pour « Tristan et Isolde » de Wagner, les sept représentations étant pratiquement complètes, grâce aux stars absolues que sont la norvégienne Lise Davidsen et le bariténor yankee Michael Spyres (on pourra les voir au cinéma le 21 mars dans le circuit Pathé).

Vous pouvez vous moquer, young Timmy, mais l’opéra ou le ballet ne sont pas plus ou moins menacés que le cinéma lui-même, et toute notre culture tant qu’à faire, par cette IA qui pointe de tous côtés. Mais rien ne remplacera jamais ce moment où le rideau se lève et le silence se fait brusquement dans la salle, où la musique et les voix s’élèvent, où tous les arts du spectacle vivant se conjuguent sous nos yeux.

Lise Bloch-Morhange

PS: La poésie étant elle aussi un art fragile, signalons dans le cadre du 28e Printemps des poètes un récital Guillaume Apollinaire à la Maison de Balzac le 22 mars prochain. Et toujours par le même auteur, les « Mamelles de Tirésias » en tournée actuellement via l’Opéra National du Rhin. Opéra bouffe en deux actes avec prologue. Créé le 3 juin 1947 à l’Opéra-Comique de Paris.

Illustration: Edgar Degas Ballet vers 1876-1877 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
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6 réponses à La déflagration Chalamet

  1. Yves Brocard dit :

    Bravo et merci pour cet article qui fait le tour de « la gaffe ». Timothée Chalamet s’est pris les pieds dans le rideau, et cela fait plus mal que dans le tapis.
    Et finalement cela permet à tous les opéras du monde et faire parler d’eux ! La fréquentation du film « Marty Supreme » en a-t-elle aussi bénéficié ?
    Alors coup double ?
    Et malheureusement le récital Guillaume Apollinaire à la Maison de Balzac annonce complet.
    Bonne journée

  2. Philippe PERSON dit :

    La planète est à feu et à sang, le compte à rebours climatique ne mobilise personne, l’extrême droite est à l’honneur électoral et cinématographique (avec Jean Dujardin Luchaire)… et Timothy Chalamet dit des bêtises ! C’est très très grave, j’en ai fait un cauchemar
    Revoir le film de Frederick Wiseman sur l’Opéra de Paris…

  3. GRESSE dit :

    Merci Lise pour ce petit point bien senti.
    Même si l’opéra paraît désuet, il retrouvera bien ses lettres de noblesse un jour ou l’autre ! Faut y croire ! For sure.
    Encore faudrait t’il tenter de le démocratiser car ça n’est pas à la portée de toutes les bourses quand même ! Que fait Jack Lang ?
    Bon, je m’égare.

    • Lise Bloch-Morhange dit :

      L’opéra n’a jamais perdu ses « lettres de noblesse » depuis sa creation datant de l' »Orfeo » de Monteverdi en 1607, soit près de cinq siècles d’existence. Il n’est ni « désuet » (ni plus ni moins que Bach, Beethoven, Bartok, etc.) ni trop cher, puisque assister à un match du PSG au Parc des Princes coûte en général bien plus cher que certaines places d’opéra, sans parler des grands festivals de musique populaire.

  4. Isa Mercure dit :

    Il est bien désinvolte ce Timothy Chalamet pour un trentenaire. Au moins, il met l’opéra en lumière, comme quoi… et tout ça ce sont des phases. Nous sommes en plein recul sur le plan culturel et je ne suis pas sûre qu’on ait touché le fond. Mais, un jour où l’autre nous répondirent.

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