Rosseries

Parallèlement aux « petites phrases » concoctées à l’intention de la presse, le microcosme politique excelle dans l’art, plus discret, des noms d’oiseaux et des railleries visant les adversaires, les concurrents, voire les collègues. Car les vacheries les plus efficaces, les plus tordantes émanent des gens de votre camp. Et ce depuis les origines, tel Mirabeau désignant Robespierre comme « ce chat qui a bu du vinaigre ». Se distinguent deux styles principaux: le trait d’esprit, la flèche assassine. L’un vise à faire rire, l’autre à flinguer. De Gaulle usait volontiers du premier, avec une certaine gouaille, Mitterrand s’illustrait dans la seconde. Haut fonctionnaire ayant exercé à l’Assemblée nationale, Bruno Fuligni a eu l’idée d’en établir un dictionnaire (1). Ce recueil, selon la loi du genre, classe par ordre alphabétique le patronyme des cibles visées. Chaque item est, dans toute la mesure du possible, référencé. Il n’évoque qu’en passant les invectives proférées dans les gradins du Parlement à l’intention d’un opposant, mentionnées dans le compte rendu des séances sous le pudique  « protestations diverses ». La formulation « ordure, salaud, vendu, voyou, pourri » s’avère trop rudimentaire pour mériter d’être détaillée.

Il commet une regrettable omission s’agissant de la diarrhée verbale affectant les parlementaires communistes à la mode stalinienne: « mitrailleur du peuple, hitléro-trotskiste, valet du grand capital, collabo, social-traitre, vermine fasciste, détritus faisandé de la bourgeoisie décadente… » Jean Paul Sartre à cette époque était tour à tour « hyène dactylographe » ou « chacal muni d’un stylo », et Maurice Thorez qualifiait Léon Blum de « répugnant reptile ». L’ouvrage constitue un florilège de petites et grosses horreurs, insinuations venimeuses, périphrases meurtrières, double-sens perfides appartenant à l’Histoire ou issus de l’actualité. Quelques grands classiques pour beaucoup de modernes. Tant émetteurs que récepteurs.

Au reste, la lecture assidue des quotidiens ou hebdomadaires permet à chacun de réaliser sa collection personnelle car un bon mot finit toujours par fuiter. Et il révèle toujours un petit travers ou un gros défaut. Certains se bornent au simple constat « Quand Édouard Balladur serre des mains, il demande toujours ou est le rince-doigt » (Jacques Chirac). D’autres s’emberlificotent dans de laborieuses métaphores: « Je croyais Chirac du marbre dont on fait les statues. En réalité, il est de la faïence dont on fait les bidets » (M.F Garaud). Ou s’essaient au lyrisme hugolien: « À gauche, pourquoi choisir pour entrer dans la tempête un capitaine de pédalo comme François Hollande ? » (J.L Mélenchon); Quelques-uns tirent en direct: « Rocard, il a du talent, mais a-t-il des qualités ? » (F.Mitterrand), ou en post mortem: « François Mitterrand n’était pas un honnête homme » (M. Rocard).
Les surnoms recèlent toujours leur part de vérité: Mitterrand, « le Rastignac de la Nièvre » selon De Gaulle, François Hollande « Flanby » pour Montebourg, Jacques Delors « l’eunuque de la politique » aux yeux de Jean Marie Le Pen, « l’enflure de Bercy » dont la charmante Édith Cresson gratifia Pierre Bérégovoy. Ceci pour les moqueries dont on connaît l’auteur. Mais il en est d’origine non identifiée: Jack Lang, « le disc jockey de la mitterrandie », « le Mickey d’Orsay » pour un Douste Blazy égaré au ministère des Affaires Etrangères, « Iznogoud » pointant un Sarkozy brûlant d’être calife à la place du calife.

Des personnages illustres ont ainsi échangé des gracieusetés. Chateaubriand remarqua: « Quand monsieur de Talleyrand ne conspire pas, il trafique. » Lequel ricanera, à propos de son diffamateur « il se croit sourd depuis qu’il n’entend plus parler de lui ».

La pratique de ce genre d’exercice requiert une certaine virtuosité. Il convient de faire mouche au premier coup, sauf à s’enliser dans la platitude. Le trait doit être suffisamment raffiné sous peine de passer pour un pitre. Un brin de culture ne messied pas au risque de n’être pas compris. Depuis 1988 est décerné un prix Press Club Humour et Politique, identifiant diverses personnalités françaises s’étant distinguées dans l’année par une drôlerie. Le jury voit large, récompensant même l’humour involontaire. Car certains sont comiques malgré eux.

Le résultat n’est par toujours du goût de la victime. Ségolène Royal dénonça comme « humiliation sexiste » le sobriquet de Bécassine dont l’avait affublée un journaliste du Monde (D.Dhombre 18/01/2007). Au moment où quiconque sur les réseaux sociaux peut s’instaurer pion de collège censeur ou arbitre des élégances, il vaut mieux éviter de s’engager dans l’un des « phobes » les plus courants. Sous peine de faire bouillir la toile. Voire pire. La boutade triviale de Clémenceau évoquant l’homosexualité du maréchal Lyautey frôlerait aujourd’hui la correctionnelle.

Jean-Paul Demarez

(1) Fuligni B (sous la direction de) « Petit dictionnaire des injures politiques » Éditions du Rocher 2022
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Une réponse à Rosseries

  1. Pierre DERENNE dit :

    « Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul… même quand ce n’étaient pas les siennes. »
    Sacré Clémenceau !

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