Les pâles couleurs de la liberté retrouvée

L’impression des couleurs n’était pas terrible mais tout chatoiement était devenu désirable, bon à prendre. Dans ce numéro de La Femme du mois d’octobre 1945, elles exprimaient si bien le retour à la vie après cinq années de guerre. L’hebdomadaire comptait peu de pages, le papier était rare. Ce numéro comportait notamment le compte rendu du salon d’Automne. Et l’article de Guy Dornand à ce sujet embaumait les libertés retrouvées. Il évoquait la « fête de la couleur », venue selon lui d’une « moisson picturale de l’été enfui ». Il se rappelait aussi l’édition précédente du salon où tout le monde semblait exiger une polychromie étourdissante « après quatre années vert-de-gris ». Un changement de cap que devaient illustrer les œuvres de « l’explosif » Picasso. Mais l’année suivante, en  octobre 1945, c’était lui, Henri Matisse, « le plus jeune exposant du salon » qui était la vedette, avec une salle entièrement réservée afin d’y suspendre pas moins de quarante de ses toiles. En une phrase, Guy Dornand résumait le choc offert par « ce coloriste heureux au dessin elliptique, dont les différentes manières » constituaient « une montée permanente vers la lumière ». Délivrée, requinquée, l’envie de vivre profitait logiquement à la presse. On ne pouvait pas imaginer que l’humanité, incorrigible, saurait remettre son couvert empoisonné ici ou là. C’est ce qui donne en ce moment même, à cette édition de la Femme, un ton d’actualité.

Il fallait aussi « forcer le bonheur » était-il écrit plus loin, par une plume s’inquiétant du rôle des femmes, lesquelles par ailleurs avaient tant donné dans les mouvements de résistance. Ajoutant son grain de sel, Alexandre Astruc pouvait dès lors saluer la sortie du « Sang des autres » par Simone de Beauvoir. Ouvrage dont Claude Chabrol ferait l’adaptation au cinéma en 1984 et qui racontait le dilemme d’un couple face à la collaboration ou l’entrée en résistance. Sur fond bleu pastel, la chronique d’Astruc était titrée « Une femme libre ». Un adjectif sans cesse remis en question de nos jours sous des motifs variés, impératifs et nobles, quel que soit le bord politique.

On le feuillette vite ce journal, forcément: il n’est -sans jeu de mots- guère épais. Mais chaque page nous parle avec une fraîcheur interpellante.  Comme par exemple la page neuf qui ouvre un chapitre abondamment illustré sur les « nouvelles élégances ». Où une plume anonyme nous dit qu’il suffit de voyager à l’étranger pour qu’au retour, on soit frappé non seulement par le charme de Paris, mais aussi par la volonté de sa population de se présenter au mieux. Sans forcément d’ailleurs, précisons-le, qu’il fût nécessaire d’avoir recours aux plus grands couturiers, ceux là-même qui ornaient les pages centrales de ce magazine. Le moindre employé de mairie s’habillait alors en veston cravate, les femmes chaussaient des escarpins et portaient de jolies couleurs jusqu’au vernis des ongles. En 2026 en revanche, mais c’est le cas depuis un bon moment, on se « fringue » à la va-vite, c’est même un genre que l’on se donne afin de montrer que l’on n’est pas la proie des diktats de la mode. Sans bien se rendre compte que ce faisant, on se soumet à d’autres règles. Le déboutonnage en cours ne semble pas proche de ralentir sa course en sac. Et les adeptes de l’élégance deviennent des individus louches et sectaires.

À cette période où les pains n’étaient pas encore en vente libre, à cette époque où certaines denrées étaient rares, là en revanche se manifeste une vraie désuétude par rapport aux rayons ultra-garnis de nos supermarchés d’aujourd’hui. En 1945, on pouvait au moins aller glaner des champignons dans les bois de Clamart ou les sous-bois de Chelles. Le champignon n’étant pas assujetti aux lois, il poussait sans permission, l’heureux être. Le magazine rappelait, certes en assignant de ce fait les femmes aux fourneaux, que le champignon pouvait remplacer la viande. Des cèpes au gratin, des champignons parmentier en passant par les potages aux chanterelles, voilà qui donnait envie de passer rapidement à table. Surtout si l’on était passé saluer Matisse dans la matinée, marqué l’arrêt chez Balmain pour un essayage puis effectué un stop chez Dior pour y acquérir un lipstick rouge cerise.

Dans ce magazine, il était également question de cinéma et des dernières sorties, car les caméras n’avaient pas cessé de tourner. C’était justement l’occasion de s’habiller avec un style enjoué et coloré et d’aller dans l’une des nombreuses salles obscures qui jalonnaient l’avenue des Champs-Élysées. Là c’est certain, la comparaison avec notre époque ne tient plus. Devant Netflix ou quelque autre plateforme de streaming, un vieux pyjama ou un jogging informe, feraient très bien l’affaire.

PHB

Sources images: ©Gallica
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Une réponse à Les pâles couleurs de la liberté retrouvée

  1. Tristan Felix dit :

    Bonjour, Philippe et consort,
    Naguère quelques de mes élèves avouaient se vêtir de sacs, à la garçon, pour ne pas passer pour des putes, c’était une sorte de voile intégral mais susceptible de s’adjoindre des gants de boxe pour se défendre. Quant au déboutonnage, au délaçage de chaussures ou au débraillage de culottes, ils sont censés, comme chacun sait ou presque, se référer aux taulards contraints de se démunir de tout lacets, cordon, bouton pouvant conduire au suicide ou à la strangulation d’autrui. Sauf que… sauf que si l’on comprend aisément que certains jeunes ou plus vieux, par provocation, affichage d’un récent passé de prisonnier ou solidarité avec les exclus laissent tomber leur pantalon au point d’être dans l’impossibilité de courir en cas d’urgence, il nous paraît d’un ridicule bien plus immense que les bobos ou autres porteurs de prêt à porter chic optent pour la défroque du taulard. La tenue est toujours révélatrice des paradoxes politico- sociaux économiques, le capital pervers s’appropriant jusqu’aux conséquences vestimentaires de sa prédation esclavagiste et disciplinaire. De fait, la laideur impose une esthétique de soumission, d’indignité, d’humiliation et de généralisation du modèle carcéral : chacun, plus ou moins consciemment, est un repris de justice. Souvenons-nous qu’un ouvrier aurait recousu, ou l’aurait fait faire, le trou à son pantalon de toile bleue…

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