Une Lucie très française

Programmer « Lucia di Lammermoor » en italien ou « Lucie de Lammermoor » en français est toujours un événement. Car le plus célèbre opéra de Gaetano Donizetti (1797-1848), son quarante-sixième (il en écrira au total plus de soixante-dix), créé au San Carlo de Naples en 1835, puis recréé à Paris quatre ans plus tard, n’a jamais quitté l’affiche depuis bientôt 200 ans. Bellini vient de mourir, Rossini n’écrit plus, place à leur successeur de trente-sept ans et sa Lucia, à la croisée du bel canto et du romantisme. Donc double événement à l’Opéra Comique dite salle Favart, nous offrant cette saison une nouvelle production de « Lucie de Lammermoor ». Les amateurs attendront comme le Messie la plus célèbre « scène de la folie » du répertoire au dernier acte, puis l’un des plus beaux adieux à la vie chanté par un ténor au final. Ils se souviendront sans doute du couple Nathalie Dessay-Roberto Alagna qui avait créé l’événement in French en 2002.

Ayant connu un triomphe lors de la création à Naples, puis à Vienne, Madrid, et même Paris, pourquoi Donizetti a-t-il entrepris une version française? Parce que selon Stendhal « la nation française est folle de Walter Scott » (1771-1832), inventeur du best-seller romantique avec « Ivanhoe » puis avec « La fiancée de Lammermoo » (1819), inspirée paraît-il d’un fait divers à la Roméo et Juliette ayant marqué la lugubre lande écossaise au XVIIe siècle. Et puis à l’époque, Paris n’était-il pas le centre musical de la planète?

Parlant plutôt bien le français, Signor Donizetti the workaholic quitte Naples pour Paris et se dit « Chic ! Je vais retoucher ma partition la plus connue! ». Il fait traduire le livret de Lucia, réduit certains rôles et décors, bref resserre l’action autour de l’infortunée Lucie. Pas sûr que de nos jours nous nous identifions autant qu’alors à l’héroïne, même si les féministes seraient tentées, face au drame de Lucie Ashton que son frère Henri veut contraindre à épouser un noble qui lui permettrait d’éviter la ruine. Mais Lucie est tombée amoureuse d’Edgard, dernier rejeton d’un clan rival. Les machinations diverses des mâles assoiffés de pouvoir se refermeront pas à pas sur elle.

Le patron de la salle Favart, maestro Louis Langrée, a toutes les raisons de choisir la version française, puisqu’il a sous la main l’interprète idéale, Sabine Devieilhe, reine en ces lieux où elle s’est illustrée récemment dans des raretés comme Lakmé (Léo Delibes) et Ophélie (Ambroise Thomas). Pour ses quarante ans, la soprane légère virtuose, unique à ce niveau, s’offre une prise de rôle purement belcantiste, d’une tessiture plus aigüe que celle de Lucia.

L’opéra de Donizetti s’ouvre au son des cors sur la foule des courtisans en habit de chasse, impatients de s’élancer sur la plaine écossaise. Mais en ce soir de générale du 28 avril dernier, point de courtisans ni de lande aride : cernée par de hauts pans de murs verdâtres, une masse d’hommes et de femmes dépenaillés, habillés de haillons noirs, se traine par terre. Bien que s’élève la plainte obsédante des cors entre les murs, nous voilà privés de lande. Bientôt, dans ce même cadre, retentissent les imprécations d’Henri Ashton contre sa sœur, et nous saisissons vite que tout se déroulera dans ce décor unique aux tristes teintes, dans une sorte d’asile psychiatrique symbolisant l’enfermement de l’héroïne n’ayant aucune chance d’échapper à la rage des hommes. L’idée vient du russe Evgeny Titov pour ses débuts de metteur en scène à l’Opéra Comique. Les messieurs sont en noir, et Lucie en blanc. Pour la scène où Lucie et Edgard se retrouvent secrètement dans les bois, nous avons droit, tout de même, à une petite vasque surmontée d’une tête de cerf, plaquée contre les mêmes murs verdâtres qui pivotent sur eux-mêmes pour les changements de scène. Un dispositif ultra classique.

Toute menue, le profil aigu, ses longs cheveux traînant sur sa longue robe blanche, Sabine est le personnage même. Y compris dans la légendaire scène de la folie, elle n’a aucun mal à faire ce qu’elle sait si bien faire: nous éblouir par sa virtuosité et ses aigus stratosphériques. Nathalie Dessay y mettait plus de sentiment, mais luttait avec sa voix. L’héroïne est remarquablement bien entourée par un cast d’acteurs-chanteurs lui aussi bien français, avec Étienne Dupuis en Henri déchaîné, et en Edgard nuancé amateur de pianissimi, Léo Vermot-Desroches pour son premier grand rôle parisien. L’Italienne Speranza Scappucci, maestra pionnière qui dirige beaucoup en France, sait tirer la poésie même de l’orchestre Insula Orchestra.

D’aria en aria, du grand sextuor de l’acte II jusqu’à la fameuse scène de la folie et la mort d’Edgard, ce ne sont que splendeurs orchestrales et vocales. Sans oublier les chœurs, ah les chœurs d’Accentus déployant leur courbes au son des cors funèbres. Si bien que finalement, la mise en scène s’efface pour ne plus exister.

Lise Bloch-Morhange

Opéra Comique, « Lucie de Lammermoor » de Gaetano Donizetti, 6 représentations du 30 avril au 10 mai 2026. Opéra enregistré par France Musique et diffusé le samedi 30 mai 2026 à 20h. Disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.
Crédit photos: ©Herwig Prammer
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Une réponse à Une Lucie très française

  1. Yves Brocard dit :

    Bravo et merci pour cette description de « Lucie », qui oscille entre la performance de Sabine Devieilhe et la mise en scène où « nous avons droit, tout de même, à une petite vasque surmontée d’une tête de cerf, plaquée contre les mêmes murs verdâtres qui pivotent sur eux-mêmes pour les changements de scène ». Heureusement les chœurs « déploient leurs courbes au son des cors funèbres. Si bien que finalement, la mise en scène s’efface pour ne plus exister. »
    Du coup on se demande si cela vaut le « coût » d’aller voir et écouter Donizetti à la salle Favart, ou s’il vaut mieux attendre de l’écouter sur France Musique lorsqu’il sera disponible ? Mais le choix n’est peut-être plus à faire car toutes les places de l’Opéra-Comique semblent « épuisées » !
    Bonne journée

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