De laine et de soie, la fascinante beauté des « Ténières »

« De lin et de laine » est le titre de l’exposition que le Musée d’art et d’histoire de Bayeux propose aux visiteurs en remplacement de son trésor de guerre, la fameuse Tapisserie de Bayeux. Comme on le sait, malgré les nombreuses réticences suscitées par la fragilité de la broderie, cette incomparable pièce inscrite au registre « Mémoire du Monde » de l’Unesco, a osé une traversée de la Manche pour être présentée « en direct live » aux publics britanniques. Le roi Charles III qui ne pouvait éviter le déplacement, a exprimé sa gratitude. Le président de la République française s’est félicité et a félicité tout le monde. Le public est déjà au rendez-vous: il y a quelques jours, 80.000 visiteurs étaient inscrits en ligne pour réserver un ticket d’entrée au British Museum. Le musée britannique table sur un total de plus de 7 millions de visiteurs pour l’exposition visible à partir du 10 septembre et  jusqu’au 11 juillet 2027. Un peu plus de six siècles (et 400 km) séparent la célèbre broderie de Bayeux des tapisseries du XVIIIe siècle qu’une remarquable et trop discrète exposition permet de découvrir en ce moment au musée de l’hospice Comtesse à Lille. Le titre  « Trésors de laine et de soie » n’est pas sans rappeler celui du musée de Bayeux. Un hasard?

Ici, pas de files d’attente ni de réservations indispensables…  Il est pourtant difficile d’avoir une pareille occasion d’admirer des tapisseries dans un tel état de conservation. Difficile de ne pas être sensible aux couleurs éclatantes, à la précision des détails, comme si ces panneaux n’avaient pas subi les outrages du temps. Certains sont de très grandes dimensions: en début de parcours, le portrait de Beaudouin de Constantinople avec sa femme et ses deux filles (dont Jeanne qui fonda l’hospice Comtesse) mesure près de 4 m sur 3,15 m! Il est vrai que ces tapisseries, particulièrement sensibles à la lumière, à l’humidité et aux petites bêtes, étaient très rarement sorties des réserves. Il est vrai aussi qu’elles viennent de faire l’objet de soins attentifs pendant quatre ans dans un atelier spécialisé, la très réputée manufacture royale De Wit à Mechelen (Malines, en Belgique flamande).

Ces œuvres d’exception proviennent  de l’une des plus importantes manufactures de l’époque, les établissements Werniers, à Lille. D’origine bruxelloise, Guillaume Werniers avait repris en 1701 la manufacture que son beau-père Jean de Melter avait créée une douzaine d’années plus tôt. L’atelier ne manquait pas de travail. Beaucoup de commandes provenaient des églises, des monastères mais aussi de particuliers fortunés. Pour répondre aux goûts de l’époque, l’atelier s’était notamment spécialisé dans les représentations de scènes de la vie quotidienne dans le goût du peintre anversois David Teniers (1610-1690) alors très en vogue. Ces tapisseries prirent tout naturellement le nom de … « Ténières ». C’est probablement ces tableaux vivants, aux personnages très typés dans des situations familières qui séduiront  le plus le visiteur. Perfection de la réalisation, richesse des coloris, rendu des reliefs: on a  parfois l’impression d’être non devant une tapisserie, mais devant une véritable peinture. Scènes de moissons, fête champêtre, joueurs de cartes, paysan lutinant une bergère, ces thèmes sont habituels dans la peinture flamande. Mais il est rare de les voir transposés avec un tel réalisme  sur des tapisseries.

L’entreprise, qui employa jusqu’à 50 ouvriers, fut florissante. La mort de Guillaume Werniers en 1738, ne signifia pas sa disparition, bien au contraire: avec un incontestable savoir-faire, sa veuve Catherine Ghuys alors âgée de 37 ans, assura la direction avec autorité pendant quatre décennies! Cette présence féminine pendant une si longue époque, à la tête d’un atelier réputé, en plein XVIIIè siècle dominé par les hommes, est assez exceptionnelle. Au point que les œuvres, dont certaines apparaissent parfois aujourd’hui encore aux  catalogues de grandes ventes aux enchères, portent les deux noms associés « Werniers-Ghuys ».

Gérard Goutierre

Jusqu’au 11 octobre 2026 au musée de l’Hospice Comtesse 32, rue de la Monnaie, 59000 Lille./Tél. 03 28 36 84 00
Photos: ©GG

 

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