Déflagration salzbourgeoise

Chacun sait que si le Festival de Salzbourg (Autriche) a programmé « Carmen » de Bizet cet été c’est parce que le directeur artistique n’avait rien à refuser à Asmik Grigorian (ci-contre) et au maestro gréco-russe Teodor Currentzis. Car Markus Hinterhäuser, limogé en mars dernier pour des querelles d’ego, n’a cessé d’offrir à la diva lituanienne, la diva phénomène (voir mon article du 5 février 2025), un écrin d’expérimentation dans la ville de Mozart. Outre ces deux stars, il lui suffisait d’engager de belles voix pour incarner l’amant éconduit, le ténor Don José, et le vibrionnant torero, le baryton Escamillo: l’opéra comique inspiré par la nouvelle de Mérimée se réduisant, comme on sait, à une œuvre intimiste autour de ce trio. Il pouvait compter sur la Grigorian pour renouveler le personnage et sur Currentzis (et son orchestre Utopia) pour faire ressortir les profondes et multiples beautés d’une partition trop souvent éclipsée par les grands airs. Si « Carmen »  (diffusé sur Arte jusqu’au 5 novembre) est devenu l’opéra français le plus joué au monde, ce n’est pas tout à fait par hasard… Certes, mais comment le renouveler ?
Le directeur général fut alors saisi d’une idée passablement étrange: confier la mise en scène à une débutante (deuxième mise en scène lyrique), l’italo-argentine Gabriela Carrizo, co-fondatrice en 2000 de la troupe de danse-théâtre Peeping Tom à Bruxelles. Une troupe expérimentale demandant à ses danseurs de révéler par leurs contorsions « nos pires cauchemars et nos désirs inassouvis.

Adieu donc l’opéra comique, adieu la « Carmencita » aux œillades assassines, adieu toutes les Carmen que vous avez pu entendre ou voir! Pendant la seconde partie du célèbre prélude (écoutons bien le thème du destin), le rideau s’ouvre sur de vastes pans horizontaux lisses et nus plongés dans l’obscurité. Un décor minéral de fin du monde (adieu l’intimité), où se déroulent de drôles de choses: à l’arrière-plan, deux hommes font disparaître un corps enveloppé d’un linceul blanc. Au premier plan, un homme à terre est saisi de spasmes. Bientôt apparaissent, toujours dans l’obscurité, les soldats de la garde casquettés et tout en noir, qui s’en prennent violemment, interminablement, à l’homme à terre. Michaela s’enquiert de Don José et se sauve, puis « Avec la garde montante » est entonné par un groupe d’enfants immobiles, pour une fois, tandis que les soldats continuent inexplicablement à martyriser l’homme à terre. La violence est partout:  un soldat met un fusil dans les mains d’un enfant dans un simulacre de tir sur sa bande.
Entrée des cigarières dans un halo de lumière violemment orange, célébrant voluptueusement leur métier par un « C’est fumée! » rêveur, les volutes musicales se déroulant dans une atmosphère toute de poésie, et on sent dès cet instant que le maestro a gagné la partie.

Aucune espagnolade: on découvre la soprano lituanienne bien cachée au milieu des autres cigarières, en teeshirt blanc sans manches et jupe grise comme les autres, entourée de petites filles. Une fleur de jasmin blanc à l’oreille, elle fait entendre son beau timbre chaud d’un éclat indéfinissable dans « L’amour est enfant de Bohème » (malgré d’imperceptibles fautes de prononciation qu’on n’attendait pas et quelques difficultés dans les graves qu’on attendait, puisque Carmen est écrite pour une voix de mezzo). Sur les petits écrans (télévision ou ordinateur), la caméra capte en gros plan ses yeux bleus, ses longs cheveux bruns sur les épaules, et ce jeu totalement naturel qui la rend unique dans cette prise de rôle comme dans toutes les précédentes. Peu à peu, elle va dessiner une Carmen comme on n’en a jamais vue.

Entre-temps nous passerons par la taverne où Carmen a donné rendez-vous à Don José. Là, au lieu du tenancier Lillas Pastia, nous attend une ancienne reine du cante jondo cher à Federico Garcia Lorca, nous régalant de ses accents au son de ses poings ensanglantés frappant la table. L’Espagne profonde, bien sûr. Un danseur aux interminables contorsions accompagnera la scène, bientôt suivi par les contorsions d’un autre danseur mimant les terreurs secrètes d’Escamillo, tandis que le vrai nous lancera son fameux « Toréador en garde ». L’Italien Davide Luciano en Escamillo ou le Chilien Jonathan Tetelman en Don José, nouveau chéri de la critique, ne déméritent pas.

Le grand décor abstrait plongé dans le noir, les contorsions des danseurs mimant les affres secrètes des personnages sont la grande invention de la metteuse en scène, sans oublier l’effigie du torero doublement encorné présenté dans une châsse ou la procession d’une fête des Morts. Toujours l’Espagne profonde. On peut être subjugué, époustouflé, bouleversé, ou trouver que Gabriela Carrizo a plaqué son Espagne sur celle de Bizet. Quant à la transformation de Carmen par la Grigorian, elle commence vraiment avec l’admirable passage musical des contrebandiers, lorsqu’elle lance « Je suis amoureuse… amoureuse à en perdre l’esprit! ». Peu à peu, sous nos yeux, ce n’est plus la bohémienne inconstante et frivole que l’on croyait, mais une vraie femme libre, une véritable amoureuse.
Et le climax, Carmen affrontant son destin d’amoureuse libre, est une totale réussite.

Lise Bloch-Morhange

Arte.tv, « Carmen », Georges Bizet, Festival de Salzbourg 2026, jusqu’au 5/11/2026
« Les pêcheurs de perles », Georges Bizet, Théâtre des Champs Elysées, direction Marc Minkowski, du 3 au 14 décembre 2026
Photo: © Visvaldas Morkevicius (source Arte)

 

N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Musique, Spectacle. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *