Un privé pas comme les autres

Il y a 80 ans exactement, en 1946 donc, le subtil acteur yankee à l’œil moqueur Robert Montgomery empoignait la caméra pour diriger une adaptation du polar de Raymond Chandler « The Lady in the Lake » (La dame dans le lac). Cet habitué des comédies US des années 30 et 40 souhaitait passer de l’autre côté du miroir, et voulait faire un coup de maître: tourner en « caméra subjective », puisque toute l’histoire est racontée du point de vue du privé Philip Marlowe. Bien vu! En réalité ce fut une expérience unique à Hollywood mais tout à fait fascinante. « The Lady in the Lake » est la troisième adaptation au grand écran du héros de Chandler, interprété précédemment par Dick Powell et Humphrey Bogart (plus tard par Elliott Gould et Robert Mitchum). Tous ces films cartonnent au box-office, mais Raymond Chandler n’a participé à aucun et n’en pensait pas grand bien. Rien d’étonnant quand on sait d’où venait « le gentleman de Californie » et son Marlowe au nom de dramaturge et poète anglais du seizième siècle.

Son héros vient en effet de très loin, non seulement de l’ère élisabéthaine, mais d’un long processus de maturation. Un cas unique dans la littérature. Quand il publie son premier roman et premier Marlowe (8 en tout), « The Big Sleep » (Le grand sommeil), en 1939, l’auteur a 50 ans. L’éditeur est le grand Alfred Knopf de New York. Le succès est immédiat, mais il faut remonter à l’année 1895 pour le comprendre. Cette année-là, le petit Chandler de 7 ans, né à Chicago, embarque avec sa mère direction Londres. D’origine irlandaise, sa mère Florence vient de divorcer d’un « parfait salopard », selon la formule que le fils emploiera toute sa vie pour désigner son père.

Le natif de Chicago va donc recevoir une éducation british au Dulwich College, une des meilleures Public Schools du pays. Le futur auteur du très yankee Marlowe s’adonne aux lettres classiques et à Shakespeare, Chaucer, Dickens. Dickens surtout. Mais aussi Flaubert ou Balzac. Son obsession étant de devenir écrivain, il publie quelques articles. Retour US en 1912, à 24 ans, engagement dans l’armée canadienne, campagne en France, puis installation à Los Angeles près de ses amis Lloyd et Pascal. Cissy Pascal et Raymond tombent amoureux, elle a dix-huit ans de plus que lui, et le jour de leur mariage en 1924, se rajeunit de dix ans. Elle demeurera le grand amour de sa vie, et va l’encourager à publier des nouvelles policières (plus d’une vingtaine en tout) dans Black Mask puis Dime Magazine, célèbres « pulp magazines » (pulp désignant leur papier en fibre de bois), magazines populaires bon marché.

C’est ainsi que Marlowe aura bien des prédécesseurs -tels Pete Anglish ou Johhny De Ruse- et qu’il pourra surgir du jour au lendemain parfaitement abouti dans « Le grand sommeil » en 1939 (traduction de Boris Vian dans la Série Noire): costaud, plutôt beau, solitaire, désabusé, courageux parce qu’incorruptible. Pessimiste mais idéaliste. Reflétant exactement le point de vue de son créateur sur notre monde.

Si « La dame dans le lac » est provisoirement indisponible en DVD, il faut en profiter pour lire la nouvelle traduction de Nicolas Richard publiée en 2023 dans la Série Noire. Tout d’abord c’est l’univers chandlérien que l’on découvre. Marlowe travaille et habite à Hollywood, son riche client parfumeur à Beverly Hills, et les autres principaux protagonistes à Bay City, ville de tous les péchés, en réalité Santa Monica, quartier alors indépendant situé à l’ouest le long de l’Océan Pacifique: « Je connaissais une fille qui habitait sur la Vingt-Cinquième rue. C’était une jolie rue. C’était une jolie fille. Elle aimait Bay City ».

Une partie de l’action se déroule également en droite ligne à quelques 75 kilomètres à l’est de L.A., à San Bernardino, au pied des montagnes et de la forêt nationale. C’est là que Marlowe commence par se rendre à la recherche de la femme du riche parfumeur lui ayant demandé de retrouver sa fantasque femme disparue depuis un mois, dont il aimerait bien divorcer d’ailleurs pour épouser son assistante. Là-haut sur la montagne, le privé tombera sur quelques spécimens variés de montagnards, dont le shérif adjoint Patton. Qui fait campagne pour être réélu constable en affichant sur son parebrise: « Electeurs, gardez Jim Patton comme constable, il est trop vieux pour travailler ». Sous ses airs de péquenaud il est aussi réglo et affuté que le lieutenant Degarmo de Bay City martyrisant Marlowe est brutal et corrompu.

On ne peut pas dire que les femmes aient le beau rôle, comme souvent chez Chandler, celle qui mène la danse étant « une fille futée, maligne, tordue ». Mais l’assistante du parfumeur est la classe même.

Et comme toujours chez Chandler, l’intrigue est un peu confuse, mais les dialogues, les descriptions et les images sont un régal baigné d’humour. Dignes du premier écrivain ayant considéré le polar à l’égal d’un roman de Dickens ou de Flaubert.

Lise Bloch-Morhange

 

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