C’est à la mesure de son extravagance que l’on remarquerait le chapeau. Comme de surcroît il s’agissait d’un bal officiellement surréaliste, tous les coups étaient permis. C’est ainsi que l’avait voulu en 1972 Marie-Hélène de Rothschild en son château de Ferrières (Seine-et-Marne). Événement dont l’une des pièces emblématiques était ce chapeau surmonté d’un phonographe se prolongeant par une main gantée. L’exposition sur les « passions » entretenues par la famille Rothschild, abritée en ce moment-même aux Manufactures Nationales, nous fait entre autres choses, découvrir ce bal qui attira nombre de célébrités dont l’un des acteurs du surréalisme, Salvador Dali. « C’est une chose très saine de faire des fêtes » disait avec une certaine candeur Marie-Hélène de Rothschild, citation mise en exergue sur les cimaises du lieu. Nous ne pouvons qu’approuver, quoique la jauge sera sûrement bien différente entre les détenteurs d’un livret A à la Caisse d’épargne de « quelque part en Brie » et les membres de la famille portant un nom qui en impose partout dans le monde. Une famille partie du ghetto juif de Francfort à la fin du 18e siècle et dont le succès financier à venir tiendrait notamment au fait d’avoir compris avant tout le monde que plus tôt on avait de l’information, meilleur c’était pour les affaires.
L’un des intérêts de cette exposition est de nous faire entrer dans la relative intimité de cette haute société. Dont l’une des marottes était la porcelaine de Sèvres, ce pourquoi les Manufactures appartenant à la ville du même nom, sont au générique de l’organisation. Le regard des visiteurs va ainsi errer de soupières en compotiers, de boîtes à parfums en services de table, pour dîners chics cela va sans dire. Sur une table justement dressée avec tous les codes du bon standing, on remarquera un Château Lafite 1934 et une bouteille cousine de 1868. Quelques plans de table sont de la partie avec des noms assez éloignés de la famille Tuche, faut-il le préciser. Sur l’un des menus présentés figure même une « marmite de volaille à la Rothschild ». La concentration de l’esprit maison allait jusque-là. Cela étant, rien n’empêche quiconque de présenter un menu écrit à ses invités du type « sardines grillées façon mamie Yvonne », comme quoi tout n’est pas qu’une question d’argent, mais du goût codifié.
Et précisément, il nous est expliqué ici qu’il existe un « goût Rothschild », celui que l’on retrouve aussi dans le style des résidences familiales ainsi qu’à travers les fameuses porcelaines dont certaines furent spoliées par les nazis durant la guerre (1). Concernant les villas, pour ce qu’il nous est donné de voir, elles sont du niveau princier, telle la villa « Île-de-France » sur la Côte d’Azur, celle que fit construire la petite fille du fondateur de la branche française James de Rothschild, soit Béatrice Ephrussi (1864-1934). Une merveille visitable pour de vrai avec ses jardins, à quarante kilomètres de la côte italienne. Du luxe sans trop d’exubérance, dont l’expo nous donne un échantillon. Une villa pour tout dire qui doit rendre songeur le visiteur, une fois de retour dans le F3 de tout un chacun avec vue sur le RER. Mais c’est aussi cela la France, et la vie de château fait partie de notre patrimoine génétique, que l’on soit seigneur ou manant.
Pour la question des porcelaines du Vieux Sèvres, elles suscitèrent une « frénésie d’enchères » au 19e siècle et elles valorisèrent ce qu’il était convenu d’appeler le « connoisseurship », une forme d’expert habilité à authentifier l’origine d’un objet. Pour les non-connaisseurs ou simples amateurs, elles peuvent susciter le doute, tellement ce genre de préciosité semble totalement suranné. Telle une paire de vases « hollandois » en camaïeu-carmin dont il serait bien possible de passer à côté sans ciller dans un vulgaire vide-grenier. Ou encore ce pot-pourri en forme de vaisseau prêté par le Louvre qui fit partie des collections Rothschild, ayant été livré en 1760 à Madame de Pompadour. Lequel nous en laisse accroire sur la sûreté du goût à l’échelle du temps qui passe. Ou enfin pour une « tabatière de Madame Victoire, fille de Louis XV » en porcelaine tendre, or ciselé et gravé, contenant qui pourrait à la rigueur nous donner à nouveau envie de pétuner.
Chaque propriétaire pouvait s’enorgueillir des curiosités à l’étal, tout comme des collections de boules à neige. C’est paradoxalement ainsi que l’on pourrait désigner cette exposition recommandable. Où l’on peut saisir un peu de cet esprit de famille et de distinction jusqu’au plan de table (ci-contre) et qui voyait indéniablement les choses en grand grâce à des moyens bien au-dessus de la moyenne. La sortie s’effectue comme un retour aux réalités les plus conventionnelles, déconseillées aux porcelaines fragiles.
Paola Andreotti