Militaria

Début juin, comme chaque année, certaines plages du Cotentin et du Calvados se sont teintées de vert-olive: la couleur de la tenue des GI’s (1). Les reconstitueurs ont à nouveau débarqué. Fort heureusement, ils n’ont pas été accueillis par l’artillerie des troupes du generaloberst Friedrich Dollmann, à la différence de leurs devanciers du 6 juin 1944. La mortalité a donc été nulle. D’ailleurs, les seuls risques encourus étaient l’accident de la circulation, ou l’intoxication alimentaire par une ration de combat avariée. Reconstitueur: « pratique consistant à essayer de recréer certains aspects d’une période du passé. » Elle est arrivée en France dans les années 1970, à l’imitation du reenactment anglo-saxon. Elle est le fait de passionnés, se regroupant en associations thématiques, actifs sur des forums spécialisées. Si l’on trouve des amateurs pour n’importe quelle période, les trois arrivant en tête sont le Moyen Âge, la Seconde guerre mondiale, le 1er Empire. Le choix des reconstitueurs se porte toutefois sur les épisodes porteurs, davantage Austerlitz que la Berezina, plus l’opération Overlord que l’exode de 40.

Les commémorations à nombre rond apportent un intérêt supplémentaire. Ainsi, pour le 250e anniversaire de l’Indépendance américaine, le domaine de Versailles ouvre-t-il les jardins du Grand Trianon à un camp de reconstitueurs, le week-end des 4 et 5 juillet. L’un d’eux se grimera surement en La Fayette, un petit rondouillard aux cheveux filasses incarnera Benjamin Franklin. Car, pour les premiers grands rôles, compte tenu de la présence de spectateurs autour de ces mises en scène, la vraisemblance importe. Si on se fout bien de savoir si la personne jouant le Maréchal Ney est similaire à l’original, il n’en sera pas de même s’agissant de Napoléon. As de la propagande politique, ce diable d’homme a réussi à faire perdurer jusqu’à nous sa silhouette. La reconstitution des Adieux de Fontainebleau ou de la bataille de Montmirail sortira renforcée d’une apparence analogue de l’intéressé.

En cas de bonne similitude, d’appétence pour les jeux de rôle et de temps libre, ce peut devenir une activité pérenne. Ayant pris la suite du fondateur de l’emploi, Armand Frascuratti, maître Franck Samson, avocat, a endossé la capote grise et coiffé le bicorne de 2005 à 2015. Il a raccroché lors du bicentenaire du départ pour Sainte Hélène. Il avait poussé le scrupule jusqu’à singer les tics de son illustre modèle. Lors du bicentenaire de Waterloo, il a toutefois évité de simuler l’impériale crise hémorroïdaire qui, selon les historiens, n’a pas été sans conséquences sur l’issue de l’affaire. La succession au trône est désormais assurée par Jean-Gérald Larcin. Celui ci a débuté reconstitueur simple grognard. Coopté par ses pairs, il est désormais Sa Majesté. Il parcourt l’Europe au gré des célébrations, passe des troupes en revue, préside des cérémonies, dans une activité à la fois bénévole et coûteuse. Une précision, au lieu de parler comme Tino Rossi, Napoléon a maintenant l’accent belge.

La reconstitution historique donne naissance a des commerces particuliers, des activités de reproduction d’accessoires, de restauration d’originaux…. Véhicules, matériels, uniformes, fournitures, équipements, armement, tout doit être conforme. D’où pour les participants un intense effort documentaire, une recherche du petit détail, un souci de fidélité. Le Code de la sécurité intérieure comporte même, à leur intention, une exemption relative à la prohibition du transport d’armes.

Les reconstitutions donnent l’occasion à des gens comme vous et moi de vivre, l’espace d’un moment, à la veille d’une bataille. Ils se rassemblent en bivouac, fusils disposés en faisceaux, manœuvrent en rang serré, obéissent au son du tambour, cuisinent leur fricot à la dure, jouent à « faire sanglant ». Tout ceci de façon volontaire. Par respect de la véracité, en présence du public, ils vont jusqu’à s’abstenir du téléphone portable, de la gourde isotherme, des anachronismes les plus voyants. Ils communient, d’où qu’ils viennent, en un même imaginaire.

On rapporte à ce propos une amusante anecdote. Lors du tournage du « Jour le plus long », les intermittents du spectacle recrutés pour l’occasion, devinrent, au hasard des costumiers et des tailles disponibles, soldats de la Wehrmacht ou des troupes alliées. Très vite, à l’heure des repas, ils se regroupèrent selon leur tenue. Puis s’organisèrent, dans chaque camp, un cercle des officiers, un mess des sous-off, se distinguant du gros des sans-grade. Vraie ou fausse, l’histoire est en tout cas plausible. « On devient l’homme de son uniforme » avait remarqué Napoléon. L’instinct grégaire aidant, il n’avait pas forcément tort.

Jean-Paul Demarez

1) GI, selon l’inscription galvanized iron figurant au début du XXe siècle sur les fournitures métalliques de l’armée américaine. Les initiales sont devenues, durant la Seconde guerre mondiale, le sobriquet du troufion US. D’autres sources évoquent government issues, origine moins pittoresque.

Photo: ©A.Karam (bunker sur une plage du débarquement)

 

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