Dans un « Papillon sur l’épaule », étrange film de Jacques Deray sorti en 1978, il y avait des histoires de valises et de mallette. Avant de dire oui à sa participation, Lino Ventura, l’acteur central, a voulu comprendre de quoi il retournait. Sa vieille nature de Parmesan, son esprit cartésien, avaient besoin d’avoir les idées claires. Face au scénariste Jean-Claude Carrière et une histoire de somnambule pas facile à avaler, il s’est longtemps entêté. Jean-Claude Carrière (1931-2021) a fini par lui dire que « dans la valise », il y avait « le scénario ». Et Lino Ventura (1919-1987) a finalement pris le risque ainsi qu’il aimait le faire, comme le dit très bien son personnage d’ailleurs, dans « La bonne année » de Claude Lelouch. Il y est allé et le film est resté après coup, une référence dans le catalogue des films n’émargeant pas au registre normé des comédies ou des histoires de gangsters. Cette anecdote sur la valise a été racontée par Jean-Claude Carrière, aux deux auteurs d’une super BD sur l’acteur, laquelle vient de ressortir en édition poche chez Glénat.
Concernant Ventura, on savait tout ou presque de l’homme public: le tracé, le pedigree, le caractère malcommode, les muscles, l’aventurier. Moyennant quoi pour cet ouvrage, la probabilité d’en dresser une caricature, de tomber dans tous les panneaux, d’enfoncer toutes les portes ouvertes et d’aligner les poncifs, était très grande. Force est de constater qu’il n’en est rien. Au contraire, c’est le sans faute. Tant pour l’écriture (sobre) que le dessin (soigné) ou les couleurs (réussies). Six ans après sa sortie, le prix de l’album a en outre été divisé par deux.
Pour raconter cette histoire déjà racontée mille fois, Arnaud le Gouëfflec et Stéphane Oiry ont articulé le récit avec l’aide d’un journaliste fictif dans un temps fictif. Ce dernier point entraîne une atmosphère n’étant pas sans rappeler une histoire à la Hugo Pratt où les mois de janvier font quarante jours, où l’heure se dissout dans les brumes, où les personnages apparaissent et disparaissent au gré des missions qui leur ont été assignées lors de leur passage sur Terre.
Et on marche tout de suite dans la combine, sachant que l’histoire de Lino est respectée, depuis son enfance pauvre à Parme jusqu’à l’acteur devenu célèbre, ami de Brassens, de Brel ou de César. Avec la notoriété il avait pu rassasier sa faim légendaire. Il faisait en outre profiter ses copains de ses talents de cuisinier, le fin du fin étant de se faire inviter à déjeuner directement à la cuisine. Mais sa vie avait commencé durement et c’est un aspect des choses à propos duquel il n’était guère bavard. Au journaliste créé pour la cause qui lui fait remarquer que la mère de Ventura avait été femme de ménage, il s’offusque et répond que non, elle n’avait pas « été » femme de ménage elle avait « fait » femme de ménage, nuance.
Cette bande dessinée fonctionne à fond. Certains dialogues écrits par l’auteur, ont l’air de sortir de la bouche de l’acteur. C’est avec ce genre de travail que la recette retenue nous entraîne très facilement de la première à la dernière case. Cette narration est à la fois intelligente et sensible, dans la mesure où elle refait parler un homme fauché en plein dîner en 1987, à moins de soixante-dix ans. En même temps, s’il est possible de dire une chose pareille, il était difficile d’imaginer l’ex-protagoniste des « Aventuriers » ratatiné par la vieillesse.
L’album ne passe pas à côté de l’amitié qu’avait Ventura pour le scénariste Giovanni, lequel s’était malheureusement distingué pour avoir été mêlé mais aussi avoir été l’un des instigateurs de bien sombres histoires durant la guerre. Condamné, ayant purgé plusieurs années de prison, il avait estimé ayant payé, qu’il pouvait passer à autre chose. C’est ce que pensait aussi Ventura. Ce récit fait en revanche l’impasse sur une femme qui n’était pas son épouse. Une information sortie il y a une vingtaine d’années dans la presse et qui aurait pu casser l’image de l’homme impeccablement droit mais c’est bien l’inverse qui s’est produit. Lino Ventura, du moins pour ceux qui en avaient eu vent, en était au contraire sorti comme plus humain encore qu’il ne l’était déjà. Lui qui appelait un garçon de café « Monsieur » au même titre que les ministres, lui qui avait pris fait et cause pour l’enfance handicapée.
Les auteurs ont trouvé une belle chute. Le journaliste et l’acteur se séparent sur une route dessinée entre deux espace-temps, là où tout est possible. Avant que la dernière case n’apparaisse, avant que les deux hommes ne se quittent, Ventura dit à celui qui le suit depuis le début « Ne vous en faites pas. Vous savez bien: le scénario est dans la valise. » Et inversement serait-on grandement tenté d’ajouter.
PHB
« Lino Ventura et l’œil de verre », Arnaud le Gouëfflec et Stéphane Oiry, Glénat, 10 euros
Merci, encore une fois, cher Philippe, pour ces chroniques dont l’objet nous surprend souvent, et qui nous ravissent toujours.
L’espace de 2 minutes, j’ai replongé dans les années 70-80, autant dire mon jeune âge adulte…et cela fait un bien fou. Et l’évocation de Lino Ventura est un petit régal. Merci encore.
PS : une coquille sur date décès de JC Carrière
Erreur de date corrigée, merci à vous. PHB
merci merci
et Hugo Pratt une idole pour moi !
Je cours acheter le livre en poche chez mon libraire préféré