Mort d’un tabloïd

Méfiez-vous des Anglais. Ce sont des petits malins. Ils concoctent des séries télévisées puisées dans les mœurs de leur pays et n’hésitent pas à en exposer toute la complexité. Tel est le cas de la nouvelle minisérie visible sur Arte.tv, soit « The Hack: sur écoute » en français, « The Hack » tout court en anglais, soit « Le Piratage ». L’histoire qui nous est contée se déroule de 2002 à 2012, et met en cause des journalistes du « News of the World », journal à scandale dominant alors la vie anglaise, propriété du très puissant magnat Rupert Murdoch. Toutes sortes de personnalités sont tombées sous leurs griffes, ministres, députés, membres de la famille royale comme Lady Diana ou le prince William, acteurs comme Hugh Grant ou Jude Law. Il faut bien se figurer la puissance de nuisance de ces tabloïds d’Outre-Manche, qui peuvent non seulement pourrir la vie de leurs cibles, mais fleurter dangereusement avec la politique et la police. Depuis, nos milliardaires ont eux aussi fait main basse sur la presse et les médias.

One more time, Jack Thorne, l’infatigable scénariste « d’Adolescence » (voir mon article du 4 mai 2026) ou « This is England », se retrouve à la manœuvre. Il s’est évidemment beaucoup inspiré du livre du journaliste Nick Davies « Hack Attack », publié en 2014. Si bien que tout est presque réel dans cette minisérie, à commencer par les trois héros: le journaliste indépendant Nick Davies menant l’enquête pour le Guardian (quotidien centre gauche), son rédacteur en chef Alan Rusbridger, et le commissaire principal David Cook de Scotland Yard.

D’emblée, Nick Davies face caméra (procédé récurrent très efficace) nous explique que cette histoire jamais résolue a provoqué 7 enquêtes majeures et 40 inculpations mettant en cause la presse, la police et les milieux politiques. Tout commence lorsqu’il publie en 2008 le livre « Flat Earth News », dénonçant la presse de bas étage se contentant de reproduire des communiqués. Interviewé à la télévision, il se fait piéger par le rédacteur en chef de News of the World affirmant de très haut qu’il s’est produit un seul cas en tout et pour tout au journal, et que le coupable fut promptement viré et condamné.

Visiblement ulcéré par cette affirmation, un homme contacte Nick par téléphone et propose de le rencontrer en secret. Ce sera « la Source », surnommée « Apollo »
(voir « Gorge profonde » lors du Watergate), dont l’identité ne sera jamais révélée. À l’écran, l’homme apparaît sous les traits d’un élégant parlementaire anonyme, affirmant que l’écoute illégale de centaines, voire de milliers, de gens est endémique chez News of the World.

Au bureau du Guardian, Nick confère avec son rédacteur en chef Alan en se demandant si la piste est vraiment valable. Nous découvrons avec fascination que le rôle du rédac-chef est tenu par Toby Jones, d’une parfaite justesse de ton. Tout comme David Tennant sous les traits du number one hero, dont nous faisons peu à peu connaissance. Blouson de cuir noir, sac au dos et jeans, obsédé par le déclin de la presse, mari séparé de sa femme mais toujours bienvenu chez elle, notamment pour s’occuper des enfants, deux adolescents.
Il continue à harceler les uns et les autres et les faits s’accumulent. Une seconde rencontre furtive dans un parc avec Apollo braque les projecteurs sur un personnage sulfureux, Andy Coulson, ex-patron du tabloïd, directeur de la communication du nouveau Prime Minister conservateur David Cameron.

« Be careful Nick! » (Sois prudent!) ajoute Apollo, un avertissement que chacun va lui prodiguer désormais. Il lui faudrait réunir de véritables preuves, mais tout le monde tremble face au menaçant Murdoch. Finalement, le Guardian se lance et publie un article révélant que News of the World a déboursé 3 millions de livres pour dédommager trois personnalités victimes d’écoutes illégales. Mais il faudrait des preuves claires et nettes. Scotland Yard désavoue le journal et refuse de rouvrir l’enquête, tandis qu’une Commission parlementaire convoque Nick et son rédac-chef. Autrement dit, le Guardian pourrait ne pas s’en remettre.

Comme si cette première affaire n’était pas suffisamment labyrinthique, le second épisode s’ouvre sur une seconde tout aussi complexe et non résolue: le commissaire principal du Yard David Cook avait tenté de résoudre le meurtre du détective privé Daniel Morgan, abattu d’un coup de hache fichée dans sa tête, sur le parking d’un pub de South London en 1987. Retour en 2002. On assiste à son enquête, mettant en cause comme suspects toute une série de types louches, dont deux grouillots du tabloïd, mais il n’obtient aucun aveu. Le comédien Robert Carlyle interprète ce commissaire en personnage au regard hanté par son échec.

Il faut attendre le cinquième épisode pour que les deux affaires se rejoignent, et attendre le tout dernier pour apprendre que Murdoch a décidé le 7 juillet 2011 de mettre fin à son tabloïd phare comptant 168 années d’existence. Une pure manœuvre, bien sûr.

Lise Bloch-Morhange

Arte.tv, minisérie “The Hack : sur écoute”, 7 épisodes, jusqu’au 11/6/2027

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