Scorbut et citron

Les essais comparatifs sont devenus le passage obligé des médicaments, que ce soit pour démontrer leurs activités, établir leurs intérêts et l’éventuel progrès qu’ils peuvent constituer. Comparatifs soit à un placebo, produit dépourvu de propriétés pharmacologiques spécifiques, soit à des spécialités présentes sur le marché. La plupart des références bibliographiques présentent James Lind, médecin de la Royal Navy comme l’auteur du premier essai clinique moderne. Selon le dictionnaire historique médical Larousse (1999) « il a ainsi prouvé la nature carentielle du scorbut » et son traitement par le jus de citron. Le scorbut constituait une maladie redoutable dite « peste des mers ». Les marins atteints présentaient une fatigue croissante les réduisant à l’inactivité, la mort survenant rapidement dans un tableau hémorragique, ou des complications organiques. Il était plus fréquent lors des navigations au long cours, et sur les navires de guerre, en raison d’une surpopulation où les soldats s’ajoutaient aux marins. Quelques capitaines avaient relaté le rôle bienfaisant des escales, sans autres considérations.

Pour les autorités médicales, il s’agissait d’une maladie infectieuse (au sens du 18e siècle(1) favorisée par le froid et l’humidité. Le rôle du sel utilisé pour la conservation des aliments embarqués pour l’alimentation des marins avait été évoqué.

Effectivement, le 20 mai 1747, à bord du Salisbury, le docteur Lind constitue six groupes de deux marins atteints du scorbut, et administre quotidiennement à chaque paire ainsi formée soit de l’acide sulfurique dilué, soit un mélange ail-moutarde-raifort , soit du vinaigre, soit du cidre, soit de l’eau de mer, soit deux oranges et un citron. Au bout de 15 jours, l’état des sujets de ce dernier groupe s’est notablement amélioré. Il semble qu’il n’en soit rien pour les autres, ce qui ne sera pas précisé.

Six ans plus tard (1753), il présente ce travail dans un « Traité du scorbut ». Il y expose en 400 pages ses considérations sur la maladie. S’il évoque brièvement les agrumes dans le chapitre consacré à la prévention, il n’en est plus question s’agissant du traitement. Il préconise au contraire l’exercice, le changement d’atmosphère, une alimentation digeste avec des fruits…. Se gardant bien de remettre en cause la doxa des autorités académiques. On est bien loin de la façon dont sera évoquée cette histoire de nos jours.

Quant au concept de « l’expérimentation clinique » qu’on lui attribue, il est totalement inconnu à son époque où la médecine procède de théories, et non de « preuves scientifiques ». Deux termes, expérience et expérimentation, sont ici faussement synonymes. L’expérience est une connaissance empirique acquise par l’usage, ce qui ne lui donne pas une garantie d’exactitude. Cinq des six traitements utilisés par Lind l’ont été en raison de leur acidité, les liquides acides étant, à ce moment là, susceptibles d’être les antidotes naturels d’une atteinte réputée alcaline. Le sens actuel du mot expérimentation provient de « l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale » conçue en 1865 par Claude Bernard. Processus complexe, la « démarche hypothético-déductive » enchaîne, à partir d’observations, une hypothèse, conduisant à un protocole technique, puis des résultats dont l’interprétation confirme ou invalide l’hypothèse de départ. Ce qui n’était évidemment pas le raisonnement suivi par Lind. Sa préoccupation se limitait à « Voyons si ça marche? ». Dans les suites de sa carrière, que ce soit comme médecin navigant ou médecin chef de l’hôpital militaire de Haslar accueillant des scorbutiques, il ne sera plus question de citrons.

Ce n’est qu’en 1795 que l’Amirauté, par décision de Gilbert Blane, impose aux marins une ration quotidienne de jus de citron mêlé à 10% d’alcool. Lequel ne pouvait qu’ignorer que l’alcool favorise, en la cristallisant, la conservation de la vitamine C.

La victoire anglaise de Trafalgar (21 octobre 1805) devra beaucoup à cette décision, l’état de santé des marins britanniques étant, dans la bataille, notoirement meilleur que celui des Français. La notion de vitamine (2) n’apparaîtra d’ailleurs qu’en 1912, face au béri-béri, et le caractère carentiel du scorbut seulement en 1931. D’où l’appellation donnée à la vitamine C: acide ascorbique.

La légende de Lind et de ses citrons est donc à ranger dans l’armoire des anachronismes. Toutefois, le fait de partir de considérations fausses pour parvenir à des conclusions imprécises au moyen d’une méthode pertinente ne constitue pas une exception en recherche médicale. Même encore aujourd’hui.

Jean-Paul Demarez

(1) Maladie infectieuse, c’est-à-dire due à un trouble des humeurs lié au parenchyme splénique, ou à l’influence de miasmes flottant dans l’atmosphère. La notion de maladie infectieuse transmise par un germe attendra Pasteur, en 1862.
(2) Vitamine: substance indispensable à l’organisme qu’il ne sait synthétiser et qu’il doit se procurer par l’alimentation.
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