Pour beaucoup de cinéphiles, « The Age of Innocence » (Le temps de l’innocence), le film de Martin Scorsese sorti en 1993, est la plus belle adaptation au cinéma d’un chef d’œuvre littéraire (on pourrait le mettre ex aequo avec « Le guépard » de Visconti). Et pour beaucoup de lecteurs français, le film de Scorsese a révélé Edith Wharton (1862-1937), autrice du livre qui lui valut en 1921 le premier prix Pulitzer féminin. Avec ce livre, elle a pris place, sur la scène littéraire américaine, disons entre Henry James et Scott Fitzgerald, comme celle qui a saisi l’âme du « old New York » (le vieux New York), juste avant qu’il ne disparaisse au tournant du vingtième siècle. Quel curieux paradoxe: comment pouvait-elle mener une vie si intensément mondaine au sein de la haute société de New York ou de la Nouvelle Angleterre (puis Faubourg Saint-Germain), tout en menant parallèlement une vie de romancière dénonçant les préjugés et l’étroitesse de ces milieux? Une nombreuse intendance a dû l’y aider, direz-vous. Mais c’est aussi que la grande dame était née non seulement dans un milieu très favorisé, mais avec une passion pour la culture en général et la littérature en particulier.
Lire ou relire « Le Temps de l’innocence » de ce point de vue est passionnant: Newland Archer, jeune avocat représentant type de la haute bourgeoisie newyorkaise se croyant ouverte et cultivée, en réalité régie par des règles et des usages inflexibles, est sur le point de se marier avec May, une parfaite jeune fille de son milieu. Mais voilà que débarque d’Europe une cousine, l’exquise comtesse Olenska, séparée de son mari, et la vie de Newland va se trouver bouleversée. Il partage avec la comtesse des aspirations profondes, mais le cercle familial ne peut pas admettre qu’elle divorce. Sa fiancée et son avenir lui paraissent soudain mortellement fades… Mariée à 23 ans à un banquier bostonien plus âgé qu’elle, Edith Wharton, elle, en divorcera en 1912, pour se fixer définitivement en France. Dans « Chez les heureux du monde » (The House of Mirth), paru dès 1905, elle avait déjà dénoncé la haute société newyorkaise de manière encore plus cruelle que dans « Le temps de l’innocence ».
Si ces deux livres ont établi la réputation de la romancière « située entre Henry James et Scott Fitzgerald », on découvre peu à peu le reste de son œuvre, en particulier ses 85 nouvelles publiées, dont un bon quart se situe en Nouvelle-Angleterre (Nord-Est des États-Unis). Parmi ces dernières, les plus connues sont Ethan Frome et « L’été », la première nouvellement traduite en 2014 par l’écrivaine Julie Wolkenstein, qui vient de récidiver avec « L’été » (toutes deux chez P.O.L). On accouple traditionnellement ces deux novellas parce que « Ethan Frome » se déroule au sein de la rigueur meurtrière des hivers interminables de la région de Starkfield, Massachussetts, tandis qu’à la blancheur hivernale succèdent dans « L’été » les couleurs les plus intenses, les plus enivrantes de la belle saison dans une toute petite ville de la même région.
La discrète Edith Wharton réagissait très mal quand on s’étonnait que la grande romancière du « old New York » nous transporte dans ces régions si éloignées, si arriérées. À quoi elle répliquait que la New England était la terre de ses aïeux, la terre « du destin et de la sorcellerie » (voir « Les sorcières de Salem » d’Arthur Miller, 1953), et qu’avec son mari, elle y avait dessiné et fait construire « The Mount » à Lenox, Massachussetts, où elle passait les longs mois d’été. Là, dans ce domaine décrit par Henry James, un invité fréquent, comme « un délicat château français se reflétant dans un étang du Massachussetts », elle continuait à mêler si mystérieusement intense vie mondaine et écriture, y ajoutant une passion pour l’ordonnancement de jardins.
Si « Ethan Frome » (1911) et « L’été » (1917) forment comme un duo, ce n’est pas seulement par leur localisation semblable et leur opposition hiver-été, mais par le destin similaire du héros Ethan et de l’héroïne Charity. On y retrouve une vision très noire de ces terres désolées et de ces communautés étouffantes. Dans ses mémoires « Les Chemins parcourus » (traduction Jean Pavans, 2021), Edith Wharton révèle qu’elle connaît toujours la première et la dernière page de ses livres. C’est dire à quel point nous savons, dès le tout début, que Ethan ou Charity sont condamnés par la société dans laquelle ils vivent. La ravissante Charity a été adoptée par un semi-notable local, venue la chercher tout bébé dans la plus reculée, la plus sauvage des régions, cette Montagne dont la silhouette noire plane sur le paysage comme sur toutes et tous. Charity pourra-t-elle y échapper et s’épanouir loin de la Montagne avec son jeune amoureux de l’été venu de bien loin? Edith Wharton n’est pas tendre pour ses personnages.
Lise Bloch-Morhange
Edith Wharton « Été » 336 pages, 14 euros