Apollinaire, nouvel influenceur de mode

Sera-t-il bientôt « tendance » pour les jeunes femmes de porter un T.shirt blanc avec au dos la reproduction d’une lettre manuscrite d’Apollinaire? Une dizaine de lignes griffonnées à la hâte après un rendez-vous manqué, adressées le 8 août 1914 à une mystérieuse correspondante et signées par le poète: c’est ce qu’on peut lire sur un T.shirt tout récemment proposé à la vente.  Précision importante (et sans doute déterminante): la lettre porte en en-tête l’inscription imprimée « Café des Deux Magots ». Le célèbre café de Saint-Germain-des-Près, haut lieu de la vie littéraire… et du tourisme parisien,  aussi incontournable que son voisin le Café de Flore, s’est opportunément associé à une populaire firme française de lingerie (Etam) pour lancer une collection « inspirée de l’élégance décontractée de la rive gauche »… à laquelle le vêtement Apollinaire apporte sa caution littéraire. C’est avec le même opportunisme que les deux sociétés ont profité de ce qu’il est convenu d’appeler la Rentrée littéraire pour le mettre en vente. Voila ce qu’on lit sur le vêtement, de l’écriture si caractéristique du poète: « Ma chère petite amie. Je vous ai attendue l’autre jour un temps interminable devant un cordon de troupe qui gardait la terrasse où nous nous étions donnés {sic} rendez-vous. Venez me prendre demain dimanche à 5 heures. Je vous ramènerai après dîner. Guillaume Apollinaire. »

Huit août 1914: la guerre a été déclarée quelques jours plus tôt. Cela explique sans doute la présence du « cordon de troupe » qui gardait la terrasse où, de toute évidence, la « chère petite amie » avait posé un beau lapin à Guillaume. Mais la lettre garde sa part de mystère. Qui était cette correspondante? Quelles étaient ses relations avec le poète? Même si c’est le premier nom qui vient à l’esprit, on écartera rapidement son amante Lou, qu’il ne rencontrera que quelques semaines plus tard, ainsi que Madeleine, qui entrera  encore plus tard dans la vie d’Apollinaire. La consultation de la correspondance générale établie par V. Martin-Schmets (plus de 2000 lettres recensées !) permettra d’identifier avec certitude la destinataire de la missive. il s’agit d’une certaine Paula Valmont dont on apprendra même l’adresse, 40 rue des Marais, Paris, grâce à l’enveloppe miraculeusement conservée.

Mais… surprise… Seul un extrait de la lettre est ici reproduit! Le texte original donne une tout autre tonalité. Voici le contenu complet: « Ma chère petite amie. Je ne vous en ai pas voulu une minute. Néanmoins, le café Américain n’existe plus. Je vous ai attendue l’autre jour un temps interminable devant un cordon de troupe qui gardait la terrasse où nous nous étions donnés rendez-vous. Venez me prendre demain dimanche à 5 heures. Je vous ramènerai après diner. Il est juste que chacun y mette du sien et que faisant, moi, le service de nuit, vous fassiez celui de jour. Je m’efforcerai non de vous consoler du départ des vôtres, mais de vous montrer combien je les envie de pouvoir être braves. Je vous baise la main, indomptable et belle Paula. Vive la France. »

On en sera pas surpris, vu la date, du ton patriotique du signataire. Mais cela ne nous éclaire guère sur la personnalité de cette Paula. Dans sa biographie d’Apollinaire (Gallimard), Laurence Campa parle de « Paula Valmont, de l’Odéon ». La consultation des autres correspondances avec Apollinaire permettent de confirmer qu’il s’agissait effectivement d’une actrice, ayant vraisemblablement déclamé des vers du poète. Guillaume et Paula, qui se sont toujours vouvoyés, ont échangé des correspondances pendant plusieurs années, notamment durant les années de guerre lorsque l’écrivain était au front. Un respect mutuel et une estime réciproque émanent de ces lettres.

À preuve la dédicace « à Mlle Paula Valmont » du magnifique calligramme « Voyage » lors de sa première parution dans les Soirées de Paris de juillet-août 1914 (photo). C’est également à elle que le poète fit parvenir en priorité  le 3 juillet 1915 le troublant poème  « La Nuit d’avril 1915 »  (où figure ce que beaucoup considèrent comme l’un de ses plus beaux vers. « Les obus miaulaient un amour à mourir »).  La correspondance totale connue entre le poète et l’actrice -une douzaine de lettres- témoigne d’une grande amitié partagée.  Malgré le « Chère petite amie », il ne s’agit pas d’une relation amoureuse, mais plutôt d’une grande complicité.

En s’associant à une société connue de vêtements féminins pour créer ce qu’il faut bien qualifier de « produit dérivé », le Café des deux Magots ne fait en réalité que retrouver ses lointaines origines:  on sait qu’avant de devenir le café littéraire aujourd’hui mondialement connu, l’enseigne avait été jusqu’en 1884 celle d’un « Magasin de Nouveautés ».

Gérard Goutierre

NDLR. Cet article est une initiative personnelle, non sollicitée par l’une ou l’autre marque.
Photos: ©Gérard Goutierre
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Apollinaire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *