Presse enfantine et âge limite

Le 26 septembre 1946 paraissait le numéro 1 du « Journal de Tintin ». Cette revue « des jeunes de 7 à 77 ans » en aurait aujourd’hui 80. Dans le désert caractérisant les publications à la fin de la seconde guerre mondiale, sa création est une aventure. André Sinave, fondateur des improbables éditions Yes fait, en 1945, le projet d’un hebdomadaire modernisant l’ancien « Petit Vingtième » où, jusqu’en mai 1940 paraissaient les aventures de Tintin. Il s’en ouvre à deux collègues, Albert Debaty et Raymond Leblanc. Lesquels sont dubitatifs, au regard des problèmes à résoudre. Le premier, en cette période de restrictions, était de trouver du papier. Sinave, en prison au fort de Huy pour faits de résistance y a rencontré un certain Raoul Tack, détenu pour le même motif. C’est lui qui va débloquer le papier nécessaire. Il faut également un financement. Proche des milieux du cinéma renaissant, Georges Lallemand y pourvoit. Mais pour avoir Tintin, il faut joindre Georges Rémi, dit Hergé. À ce moment-là, Hergé se trouve dans la difficulté.
Depuis 1928, il dirigeait le « Petit Vingtième », supplément d’un quotidien d’obédience catholique, le « Vingtième Siècl »e. Son rédacteur en chef, l’abbé Wallez lui a commandé des récits politiquement marqués; Tintin rencontre donc, tour à tour, la dictature stalinienne « Au pays des soviets » (1930) la brutalité du capitalisme, « En Amérique » (1932), vante les mérites du colonialisme belge « Au Congo » (1931).

Hergé fait paraître, du 4 août 1938 au 10 août 1939 « Le Sceptre d’Ottokar », inspiré du récent Anschluss, s’inquiétant de la montée des fascismes en Europe. La Bordurie fomente pour annexer la Syldavie, le pays voisin. Le méchant bordure Musstler (mot valise empruntant à Mussolini et Hitler) chef de la Garde d’acier s’appuie sur un traître syldave, le colonel Boris, dont la silhouette évoque Himmler. En mai 1940, après de l’invasion de la Belgique, son journal cesse d’exister. Hergé rejoint « Le Soir », devient rédacteur en chef du « Soir jeunesse », et recommence a faire voyager son petit reporter. Deux précisions: « Le Soir » passe sous le contrôle des occupants allemands et devient un organe de propagande.

Dès octobre 1940, les ordonnances raciales nazies sont mises en place en Belgique.
Dans « l’Étoile mystérieuse », feuilleton quotidien à partir du 20 octobre 1941, Hergé fait figurer la caricature de deux petits commerçants juifs, avec nez crochu, barbe noire et accent assorti. Puis, quelques vignettes plus loin, l’ennemi de Tintin, un banquier américain véreux nommé Blumenstein (1). Certes, la vis comica de la bande dessinée procède volontiers de stéréotypes. Mais en de telles circonstances, il y a là comme une infamie. (2) À la libération de la Belgique, Hergé est arrêté à quatre reprises, passe une nuit en prison, est mis en examen pour collaboration, interdit de publication. Le tribunal, estimant l’absence de caractère répréhensible de son travail, mais un côté  « alimentaire et naïf », prononce un non-lieu. Hergé obtient en 1946 un certificat de civisme et peut reprendre sa carrière. Mais il se fait discret.

André Sinave le connaissait dans les années 30. Il parvient à le retrouver grâce à Pierre Ugeux, lequel a un frère héros de la Résistance, à ce moment là contrôleur de la presse belge au ministère de l’Information. La conjoncture est particulièrement favorable. Sinave, Leblanc, Debaty, Lallemand, les frères Ugeux, anciens résistants, font caution morale à Hergé. Leblanc, mieux structuré et plus professionnel que les autres, les évince, s’associe avec Lallemand, fonde les éditions du Lombard et reprend à son compte le projet.

Le Journal de Tintin débute par la reprise des « Sept boules de cristal », histoire commencée dans « Le Soir » et interrompue deux ans plus tôt par l’interdiction du quotidien scélérat.
Son premier tirage de 60.000 exemplaires est vendu en trois jours. Il va permettre à la génération des dessinateurs d’après guerre de faire leurs premiers pas avec, outre Tintin et Milou, Alix, Michel Vaillant, Blake et Mortimer, Ric Hochet etc….

« Le journal de Tintin », de Bruxelles s’affrontera à « Spirou », de « Marcinelle », reprenant en 1946. Deux styles graphiques différents, deux esprits, « Spirou » fantaisiste, « Tintin » plus sérieux et éducatif. Deux lectorats. Le passage d’illustrateurs de l’un à l’autre, notamment André Franquin, atténuera ces distinctions. Ce numéro de duettistes concurrents prospérera jusqu’au 29 octobre 1959, jour de l’irruption sur le marché du « Pilote » de Goscinny, Uderzo, Charlier, Clauteaux…. Mais ceci est une autre histoire.

Jean-Paul Demarez

(1) Lors de l’édition de l’album, en 1943, les éditions Casterman feront disparaître les deux boutiquiers et renommer le banquier. Hergé l’appellera Bollewinkel, signifiant en argot bruxellois « petite boutique à bonbons », mais orthographiera Bohlwinkel, ce qui n’arrangera rien.
(2) Hergé confiera à Pierre Assouline (1998): « c’est vrai que certains dessins, je n’en suis pas fier; Mais vous pouvez me croire, si j’avais su, à l’époque la nature des persécutions et la Solution finale, je ne les aurais pas faits. »
Source image d’ouverture: réalisée à partir d’une requête à l’IA Grok
Photo (2): ©PHB
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