De l’hystérie à l’opéra

Grande émotion lorsqu’on inaugure une nouvelle salle dans un nouveau lieu musical: dans la nouvelle salle classique de la Seine musicale, tout juste ouverte à l’amont de la pointe de l’île Seguin à Boulogne-Billancourt, on a pu voir le 11 mai dernier une œuvre rare, « La Création » de Haydn, mise en scène par l’un des membres du très iconoclaste collectif catalan « La Fura dels Baus ». Ainsi en avait décidé Laurence Equilbey, la célèbre chef d’orchestre, directrice musicale d’ « Insula orchestra » et « accentus », ses deux formations, en résidence dans les lieux et chargée de l’essentiel de la programmation. Comment le public de l’ouest parisien et autres Boulonnais allaient-il accueillir tant de nouveauté ?

D’une manière assez touchante, ils étaient venus tôt : ils s’arrêtaient ici et là par petits groupes le long de la longue rue musicale « janséniste » (style opéra Bastille) aux murs et piliers de béton blanc, allaient d’un côté à l’autre regarder couler la Seine, puis s’élevaient dans les airs par l’escalator. Dans la salle même, tout les étonnait : certains touchaient du doigt les reliefs variés de bois le long des murs, d’autres s’extasiaient sur le plafond en nid d’abeille (sans savoir que les alvéoles sont faites non pas de bois mais de carton par souci écologique), d’autres encore sur les fauteuils faits de tubes rouge assemblés.
Familiers ou non du nouvel auditorium de Radio France ou de la Philharmonie, tous constataient que la salle adoptait la structure dite « en vignoble », les rangées de fauteuils s’étageant des quatre côtés de la scène pour créer une plus grande proximité avec les artistes. Dispositif dont le metteur en scène allait d’ailleurs profiter au maximum, en faisant surgir soudain un chœur derrière les spectateurs sur la droite, gravir les escaliers à certains comédiens au milieu des gradins ou longer le couloir des balcons…
Le collectif catalan (dont une récente « Flûte enchantée » à Bastille a marqué les mémoires) est en effet bien connu pour impliquer le public et le provoquer assez violemment.

Ce qui n’a pas manqué ce soir là, d’autant plus qu’il s’agissait d’un oratorio (créé le 29 avril 1798 par un Haydn imprégné de Bach et Haendel ) qui se passe en général de mise en scène. Mais comme il « raconte » la création du monde par Dieu en sept jours, Carlus Padrissa a pu s’en donner à cœur joie, plaçant « sa » création sous le signe de la fête symbolisée par d’énormes ballons blancs omniprésents. Et naturellement, on avait droit à des projections vidéo incessantes, souvent poétiques (nuages, oiseaux, plantes), parfois didactiques (injonctions écologiques) dans une ambiance musicale évoquant Bach. Quant aux chanteurs et chanteuses également vêtus de longues robes mousseuses et coiffés de turbans volumineux, ils nous plongeaient dans un univers exotique style « Flûte enchantée ».
Le clou étant cet aquarium à taille humaine au centre de la scène, dans lequel s’ébattait d’abord longuement Adam pour finir par pointer la tête et chanter sa partie. Plus tard, il replongerait dans l’eau, rejoint par Eve en temps utile, mais entretemps, les deux interprètes ne cesseraient de s’élever dans les cieux ou d’en redescendre, mus par une grue, agitant longuement, très longuement, leurs longues manches, tels des oiseaux ou des anges, tout comme leur comparse Uriel. Les trois jeunes chanteurs – soprano norvégienne, baryton allemand et ténor autrichien – se pliant avec un enthousiasme évident à ces acrobaties complexes, tout en conservant une magnifique ligne de chant. Superbes interventions du chœur d’«accentus », et direction un peu flottante de Laurence Equilbey dirigeant son « Insula orchestra » lors du chaos initial, mais les instruments anciens ont ensuite empli l’espace de leurs chaudes tonalités, démontrant avec bonheur l’excellente acoustique de ce nouveau temple musical.
Nul doute que le public ait été séduit par cette excellence, et que l’unique « HOU !!!!!!!!! » sonore entendu lors des applaudissements s’adressait aux fantaisies du metteur en scène catalan, un peu trop débridées, voire hystériques, pour ce public tout neuf et bien élevé.

Intérieur de la Philharmonie. Photo: LBM

Au sortir du spectacle dans la nuit boulonnaise, franchissant à pied le pont qui nous ramène à la terre ferme (au fameux quartier tout neuf dit « le trapèze » dessiné par Jean Nouvel) tandis que les lumières nocturnes jouaient sur les eaux « à la Whistler », je me souvenais de ma récente soirée à la Philharmonie. Et me disais qu’autant le bâtiment aérien de la Philharmonie signé Jean Nouvel s’impose comme un grand geste architectural, tel un immense oiseau dans le ciel, autant le fait qu’il soit coincé contre le périphérique, porte de Pantin, donne à la Seine musicale un avantage indéniable, celui de s’élever dans un lieu exceptionnel, tel un navire de bois et de verre planté à l’amont de l’île.
Je m’efforçais de comparer les deux salles, repensant à ce récital auquel j’avais assisté le 18 avril dernier, celui de la ravissante soprano Sonya Yoncheva dans un programme baroque (Haendel et Rameau), accompagnée par le groupe de musique ancienne l’Academia bizantina. Les lyricomanes connaissent bien la cantatrice bulgare, devenue ces dernières années « la nouvelle Netrebko », tant on mesure toute nouvelle venue à l’aune d’Anna Netrebko, celle qui règne en diva assoluta sur les plus grandes scènes mondiales depuis ses débuts dans une certaine « Traviata » du festival de Salzbourg 2005 où elle avait formé avec Rolando Villazón le duo le plus sexy de l’histoire de l’opéra.
La Yoncheva allait-elle s’imposer sans problème dans la Grande salle de la Philharmonie et ses 2400 places? Y retrouverait-on l’intimité de la salle classique de la Seine musicale aux 1150 places ?

A mon étonnement, la cantatrice, entourée du petit ensemble baroque, n’eut aucun mal à s’imposer à l’avant du rectangle de bois clair. L’excellence de l’acoustique y est pour beaucoup, et je comprends mieux maintenant pourquoi on programme tant de solistes dans ce lieu aux dimensions voulues par Boulez pour accueillir les grandes formations symphoniques. A vrai dire, j’ai plutôt éprouvé quelques réserves vis-à-vis de la belle Sonya virevoltant dans ses mousselines roses, esquissant des pas de danse, frappant du tambourin, car j’ai retrouvé certains défauts de projection de la voix qui me font froncer les sourcils depuis quelque temps déjà… Et je n’ai pu m’empêcher de lever les yeux vers les cintres, vers ces vagues de bois flottant dans l’air, en me disant n’est-ce-pas la salle la vraie vedette, ce qui n’était pas très gentil pour la diva de la soirée…

Mais rassurez-vous, elle a eu droit à ses « Brrrrrava !» hurlés du fond de la poitrine, qui fusent sans que l’on sache très bien s’ils sont ou non … téléguidés. De toutes façons, l’opéra et les créatures qui participent de son culte ne relèvent-ils pas du domaine de l’hystérie, et pourquoi pas, comme on a pu le voir, une fois de plus, lors du récital de mardi dernier 16 mai au Théâtre des Champs-Elysées programmé dans la série « Les grandes voix ».
On attendait le ténor péruvien Juan Diego Florez, maître mondial du répertoire rossinien depuis vingt ans, au style aussi racé que son physique, mais il avait déclaré forfait, remplacé par un autre grand rossinien, l’américain Lawrence Brownlee, peu connu sous nos cieux. Ce dernier accompagnait la soprano russe (comme la Netrebko…) Aida Garifullina (ci-contre), qui venait de faire ses débuts à l’Opéra Bastille dans « La Fille de Neige », féérie signée Rimski-Korsakov. Ce serait donc la consécration de cette nouvelle Netrebko (sic !), la dernière en titre, joignant vocalises pyrotechniques et silhouette d’une grâce raffinée. Mais le ténor remplaçant ne devait pas tarder à voler la vedette à la diva. Bien sûr elle eut droit, elle aussi, à des applaudissements de plus en plus frénétiques, tradition oblige. Mais elle semblait un peu apprêtée dans ses spectaculaires robes moulant sa longue silhouette à la Audrey Hepburn, se cantonnant dans des vocalises bien exécutées mais manquant de personnalité, par contraste avec le ténor américain apparu d’emblée très souriant, très showman, arpentant la scène en conquérant à mesure que le public parisien l’ovationnait. Par le choix des arias de Donizetti ou Rossini, typiques du répertoire de Juan Diego Florez, on aurait dit qu’il voulait prouver au public parisien qu’il n’avait pas à regretter l’absent, au point de réitérer l’exploit du ténor péruvien : bisser le fameux air aux neuf contre-ut « Ah ! Mes amis » de « La fille du régiment » de Donizetti, comme le fit Florez sur la scène de Bastille en octobre 2012.
Il est vrai que le public ne voulait pas que la soirée se termine… Il refusait de quitter la salle, ne cessait pas de hurler et d’applaudir… C’est alors que Lawrence Brownlee fit le signe de croix, et se lança dans ses neuf autres contre-ut.

Lise Bloch-Morhange

La Seine Musicale  (« La Création » sera diffusée ultérieurement sur Arte)
La Philharmonie
Les Grandes Voix
Théâtre des Champs Elysées

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2 réponses à De l’hystérie à l’opéra

  1. Et la mise en scène de Fura pour Le Vaisseau fantôme à l’opéra de Lille ? http://www.lecurieuxdesarts.fr pour le compte-rendu. L’opéra ne peut vivre sans l’hystérie des spectateurs et ceci est bien rendu dans cet article

  2. Ping : How I met Mozart et le Fauré nouveau | Les Soirées de Paris

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