Lorsque la mémoire se dilue dans l’imagination…

Avant que ne débute la 10ème et foisonnante édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette (1), rendez-vous francilien incontournable du théâtre d’objets et de la marionnette contemporaine, le Mouffetard clôt sa saison avec un spectacle d’envergure au sujet grave : “Variations sur le modèle de Kraepelin (ou le champ sémantique des lapins en sauce)” par la Compagnie Ka d’après la pièce de l’auteur contemporain d’origine italienne Davide Carnevali et dans une mise en scène de David Van de Woestyne. Un huis-clos poignant des plus perturbants sur la perte de mémoire individuelle et l’amnésie à grande échelle. Continuer la lecture

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Le jour du gouffre de 17 h 56

Vous vous rappelez le dernier livre qui vous a fait rire ? Rire tout court ? Rire nerveusement ? Rire franchement sans pouvoir retenir de bruyants hoquets ? Juste pouffer ? Voici le prochain.
C’est l’histoire d’un repas de famille qui ressemble à tous les autres pour la famille d’Adrien. Autour de la table couverte d’une toile cirée immuable, la mère, le père, la sœur, Sophie, le futur mari de la sœur, Ludo, et donc Adrien. Au menu, le gigot, le gratin dauphinois, les anecdotes poussives du père, les questions ritualisées de la mère, les dernières découvertes scientifiques de Ludo, et l’impossibilité viscérale de laisser planer une seconde de silence au risque que l’équilibre précaire de ce petit ballet familial n’implose. Continuer la lecture

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La lettre d’Allemagne

Si elle était livrée à la police scientifique, on y découvrirait certainement de précieuses empreintes digitales. Rédigée le 8 mars 1913 à l’attention de « Herrn Guillaume Apollinaire », elle est arrivée le 14 mars selon le cachet de la poste, dans la boîte aux lettres de l’écrivain, au 202 boulevard Saint-Germain. Ayant transité par on ne sait combien de mains de décennies en décennies, elle s’est autorisée un petit tour sur Ebay avant d’échouer dans une modeste collection de lettres autographes à Paris, 19e arrondissement. L’enveloppe contenait (et contient toujours) une missive sur papier-pelure, dactylographiée par l’éditeur R.Piper&Co Verlag München ou sa secrétaire. Continuer la lecture

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Actrices cherchent appartement

L’adresse a été donnée par mail. Quelque part rue du Faubourg du temple, au fond d’une cour, se trouve un vieil immeuble industriel à structures métalliques. On y faisait de la couture et aussi de l’imprimerie si l’on en juge par les indications subsistantes. Il a fallu monter des escaliers et longer des murs garnis de leur peinture d’origine. Ensuite on a poussé une porte et salué un propriétaire affable. Lequel avait redisposé ses meubles de façon à ce que fût jouée une représentation théâtrale. La pièce s’intitulait « Un bel obus », en allusion aux textes écrits par Guillaume Apollinaire, quand les projectiles ennemis et ceux qu’il envoyait, zébraient le ciel de lumières mortifères, illuminant son inspiration. Continuer la lecture

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Embarquement avec Homère au Louvre-Lens

« Toutes ces choses n’existent pas, mais elles durent encore. » C’est avec cette citation du philosophe Saloustios (IVe siècle) que le visiteur conclura son parcours (son odyssée ?) de l’exposition consacrée à Homère au Louvre-Lens. Le mystère qui continue de planer autour de la figure d’Homère (a-t-il seulement existé ?) a depuis toujours suscité l’intérêt du public. Que l’aède soit une invention collective ou que le poète à qui l’on prête un visage (et que l’on décrit généralement aveugle) soit un authentique personnage historique ne modifie en rien son importance pour la civilisation occidentale. Blaise Cendrars à qui l’on demandait s’il avait réellement pris le transsibérien répondait : « Qu’importe puisque je vous l’ai fait prendre à tous ». Il en va de même pour les deux épopées attribuées à Homère, l’Iliade et l’Odyssée, dont chacun connaît au moins le nom et, souvent sans le savoir, les personnages. Continuer la lecture

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Le regard perdu dans le vide

Pas un bruit, un silence monacal. On la remarque à peine tant elle est immobile, assise sur une chaise de bois à l’entrée de la salle. On pourrait la croire inanimée ou irréelle. Jour après jour, elle se tient là, très droite. Son dos raide, éloigné du dossier auquel elle ne s’adosse jamais, lui est parallèle. Ses fesses, comme en lévitation, touchent à peine le bord du siège. La veste bleu marine ajustée souligne la rigidité de son épine dorsale. Relevés, ses cheveux de jais dégagent sa nuque aussi gracile que celle que laisse entrevoir le col bayant du kimono d’une geisha. La jupe droite couvre la moitié des genoux. Le collant opaque noir masque les jambes collées l’une à l’autre. Les pieds, parfaitement alignés et chaussés de ballerines, sont légèrement tournés sur le côté droit. Continuer la lecture

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La petite orange

En 1915, dans la plupart des régions françaises, l’orange figurait un produit de luxe. Au point que déposée au pied d’un sapin de Noël, elle était considérée comme un cadeau, une surprise  en couleur, une promesse de saveurs, un concentré de soleil. Quand il s’ennuie à Nîmes, Apollinaire pense à Lou son amante chérie. Comme l’on dit de par ces régions, « il se languit ». On sait dans quelle mesure Lou, son amante, lui a inspiré de très nombreux textes et calligrammes. Certains étaient brûlants, d’autres étaient plus tendres. Comme celui-là que nous publions ce vendredi, dont l’origine était un simple panier d’oranges: Continuer la lecture

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La vue devant soi d’Elisabeth Quin

C’est l’histoire d’une femme à qui tout le corps médical a annoncé, avec plus ou moins de délicatesse, qu’elle allait tôt ou tard perdre la vue par la faute d’un double glaucome. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un récit, ce n’est pas un témoignage. C’est une conjuration : « conjurer la catastrophe annoncée en négociant avec l’invisible » écrit-elle en citant le psychologue Tobie Nathan auprès duquel elle va chercher quelques ressources pour affronter son nouvel ennemi. Continuer la lecture

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L’invective

La douce brise de l’aube avait apporté une fraîcheur bienvenue à la chaleur suffocante de la nuit. C’est pourquoi Nicolas avait décidé d’aller profiter de l’aubaine. Il allait d’un pas mesuré dans les rues de cette ville dont les boulevards étaient jalonnés de plaisants palmiers et bordés d’arcades révolues. À cette heure, la circulation était inexistante ou presque. Le tintamarre du samedi soir s’était effacé. Les échos de la fête s’étaient tus. Cependant que lentement, les employés des terrasses balayaient le sol jonché de cigarillos, éclats de verre et débris divers, avant de redisposer les tables. Sur la place principale, la fontaine profitait de cette trêve matinale pour faire entendre son gai fracas. Nicolas avisa un marchand de tabac qui venait de lever son rideau de fer. Ce faisant il hâta le pas en négligeant le feu qui venait de passer au vert. C’est alors que le jeune conducteur d’une voiture qui entendait passer sans délai, baissa sa vitre et le traita de « fils de pute » tout en marquant l’arrêt pour bien se faire entendre. Continuer la lecture

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La balade musicale d’un photographe

“Dans mon école idéale de photographie, il y aurait un professeur de bouquet et un professeur de musique.” disait Robert Doisneau (1912-1994). C’est par ces mots à la Prévert que s’ouvre l’exposition “Doisneau et la musique”, tout près d’un portrait en pied grandeur nature de l’artiste, l’éternel Rolleiflex en bandoulière. Le ton est donné. À travers plus de deux cents clichés, des tirages argentiques absolument somptueux, nous accompagnons le photographe humaniste dans sa promenade musicale, dont l’amour de la musique naît le plus souvent de l’intérêt qu’il porte aux gens, des anonymes rencontrés dans la rue, des gitans de Montreuil aux grands noms de la musique contemporaine, en passant par les vedettes de la chanson, sans distinction aucune. Cette exposition est à voir jusqu’au 5 mai à la Philharmonie de Paris. Continuer la lecture

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