Bach et Beethoven at the top

Longtemps demeurée à l’ombre de sa grande sœur la « Passion selon Saint Matthieu », la « Passion selon Saint Jean » prend maintenant sa revanche, et ne cesse d’être enregistrée et jouée. Robert Schumann, le premier, après l’avoir dirigée en 1851, l’estimait « plus audacieuse, puissante et poétique ». « Quelle concision, quelle ingéniosité, surtout dans les chœurs et quel art ! », écrivait-il à un ami.
Trouvant la Saint Jean affranchie de certaines lourdeurs de la Saint Matthieu, outre la durée notamment puisqu’elle fait une bonne heure de moins, il précisait à cet ami qu’elle devait « avoir été écrite cinq à six ans » après son aînée.

Schumann aurait été bien étonné d’apprendre que les dernières recherches musicologiques, assez complexes sur cette période, démontrent le contraire. La vibrante, l’électrisante et foudroyante « Passion selon Saint Jean » est la première musique écrite pour la Passion par Bach à Leipzig, créée le Vendredi Saint 1724, avant même que le cantor ne fête le premier anniversaire de son entrée en fonction à Saint-Thomas.
Plus étonnant encore, contrairement à la « Saint Matthieu », une version de «dernière main» n’existe pas pour la « Saint Jean », comme si « Bach n’ait pas voulu en retenir une version finale de son vivant », selon le musicologue allemand Michael Maul.
Non seulement Schumann ne se trompait pas en la trouvant plus théâtrale que l’autre, mais les quatre représentations du vivant du cantor de Leipzig eurent lieu dans des circonstances dramatiques.

Ces circonstances sont très révélatrices des conditions dans lesquelles un grand artiste comme Bach devait se débattre. Toujours selon Michael Maul, il dut signer un contrat dans lequel il s’engageait à « organiser la musique de telle sorte qu’elle ne dure pas trop longtemps, et à faire en sorte qu’elle ne semble pas trop opératique, mais qu’elle encourage plutôt les auditeurs à la dévotion. »
Car à l’époque, on se méfait de ces musiques religieuses ressemblant un peu trop à un « opéra spirituel ». On se demande bien comment les Lipsiens accueillirent une œuvre aussi théâtrale en 1724, pour laquelle le cantor avait employé les grands moyens, avec une orchestration de presque tous les instruments disponibles (les cuivres étant interdits pour la Passion), et « un océan d’affects musicaux, impressionnants et théâtraux. »

Les trois autres représentations de cette Passion, en 1725, 1732 et 1739, donnèrent lieu à divers remaniements et diverses péripéties avec les autorités religieuses. Alors qu’il achève une version définitive de la « Saint Matthieu » en 1736, il semble que Bach se soit attelé ensuite à une version finale de la « Saint Jean » interrompue pour on ne sait quelle raison, la représentation de 1739 donnant lieu à un nouveau scandale.
Version finale inachevée, quatre versions successives non documentées en totalité, il s’agit bien d’un « achevé inachevé », comme l’écrit le musicologue dans le livret de la dernière version que vient de nous donner Philippe Herreweghe.
Maestro Herreweghe (avec notamment William Christie ou Jean-Claude Malgoire)
fait partie des grands anciens de la génération des années 70 qui ont redécouvert le répertoire baroque sur instruments anciens. Il a fondé dès 1970 son ensemble le Collegium Vocale de Gent, a dirigé dans le monde entier, et engrangé une discographie considérable. Ayant cependant éprouvé le besoin de fonder son propre label baptisé Phi en 2010, il nous propose donc une nouvelle version de la « Saint Jean », la précédente remontant à 1987.
Cette nouvelle version nous fait dire une fois de plus mais pourquoi Bach (tout comme Mozart), même s’agissant de la Passion du Christ, est-il si profondément joyeux ?

C’est bien l’avis de l’immense chanteur allemand Matthias Goerne, qui s’est confié en 2019 au micro des « Grands Entretiens » de Stéphane Grant sur France Musique (on peut l’écouter en Replay). Il trouve chez Bach la même universalité que chez Schubert, par exemple, et se dit persuadé qu’à une autre époque, le compositeur aurait pu œuvrer auprès de cours royales et qu’il n’y a pas besoin d’être croyant pour l’aimer.
Il va même jusqu’à souhaiter que des orchestres symphoniques se mettent à jouer du Bach, tant pour lui ce dernier révèle la condition même de l’homme, par-delà la religion.

Grand interprète de Bach, ce génial baryton nous donne en cette année anniversaire de Beethoven bien bouleversée (voir mon article du 5 mars 2020) un disque que nul autre ne pourrait proposer, un choix de lieder du Rhénan d’une grande intériorité et complexité.
Mathias Goerne est probablement le plus grand chanteur de lieder de sa génération, après avoir repris le flambeau des mains de l’illustre Fischer-Dieskau, qui fut son professeur d’interprétation au Conservatoire de Leipzig. Ce fut « un énorme cadeau » parce que le professeur respectera la tonalité et la personnalité de la voix de son élève.
Car le petit Matthias a su très tôt quel genre de chanteur il souhaitait être. Élevé à Weimar dans une famille où le père dramaturge fut chargé par l’administration des archives de Goethe, chantant à 9-10 ans dans des chorales, une expérience sur scène l’a convaincu que l’opéra baroque était ridicule et ne parlait pas le langage de son temps.

Il va donc naturellement se diriger vers le lied, comme tout bon baryton allemand ! D’ailleurs même quand il diversifiera son répertoire vers l’opéra du XIX et XXème siècles, ceux de Wagner, Berg et autres, il demeurera fidèle aux lieder, en particulier à son alpha et oméga qu’est « Le Voyage d’Hiver » de Schubert.
Il a dû le chanter plus de deux cent fois à travers le monde, de l’Europe à l’Inde, au Vietnam et à la Turquie, et demeure persuadé que partout, on a compris cette ode à la solitude intrinsèque de l’homme, celle de l’homme rejeté par la société. Ce que raconte très exactement ce voyage dans les froideurs hivernales, que je l’ai vu interpréter dans le cadre du Festival lyrique international d’Aix-en-Provence en 2014.
Pianiste incandescent nommé Markus Hinterhäuser, projections vidéo de William Kentridge en fond de scène, ce fut en effet un voyage inoubliable.
Car Matthias Goerne aime travailler sans cesse avec de nouveaux artistes et pianistes, et pour nous révéler ces joyaux inconnus de Beethoven, il nous fait découvrir Jan Lisiecki, un virtuose canadien de 25 ans.

Lise Bloch-Morhange

Print Friendly, PDF & Email
N'hésitez pas à partager
Ce contenu a été publié dans Musique. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Bach et Beethoven at the top

  1. Yves Brocard dit :

    Bonjour Lise,
    Merci de nous donner l’occasion de réécouter cette Passion selon Saint Jean et de nous en raconter la genèse et sa redécouverte. Etant sur mon ordinateur en lisant votre texte, je pianote sur YouTube pour l’avoir en fond musical. 1er clic, une horreur cacophonique d’un enregistrement à un festival de Deauville, je me dis qu’il faut faire appel aux « ténors » de la musique baroque, va pour Harnoncourt : résultat semblable, quasi insupportable à écouter. Je prends alors mon courage à deux jambes et vais chercher dans ma CDtèque l’enregistrement que j’ai : Herreweghe 2001 : alors là sublime, limpide, les voix majestueuses, soutenues par les instruments. Sur YouTube, encore, j’ai écouté deux autres enregistrements du même Herreweghe qui ne m’ont pas non plus convaincu. On trouve celui de mon CD ici : https://www.youtube.com/watch?v=nBhALSvlujU , pas tout à fait aussi agréable à écouter que sur ma petite chaîne mais rien à voir avec les autres.
    Cela confirme que votre choix d’enregistrement est tout à fait judicieux (selon mon oreille). Cela m’a mis aussi en évidence que YouTube et les hauts parleurs de mon ordinateur, c’est pas top pour écouter de la musique classique.
    Je ne suis pas encore allé écouter Beethoven, mais je ne veux pas mélanger les sensations.
    Merci encore et à vous lire prochainement.

  2. Merci Yves de votre message.
    Eh oui le classique et le lyrique ont besoin d’une bonne chaine stéréo, et je chéris la mienne qui date de plus de 30 ans. Quand je regarde le prix des chaines de qualité sur la revue Diapason, je suis stupéfaite!
    Comment se forment les oreilles des jeunes générations?
    Et comme on ne peut toujours pas se rendre dans les salles de concert et d’opéra, la frustration pour les aficionados est grande…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *