Sur un de ses papiers-collés, Picasso avait apposé le logo de la Suze, marque de liqueur à la gentiane bien connue des amateurs. Cette époque allant de 1912 à 1914, avait fait l’objet d’un chapitre à part dans le Cahier d’Arts 3-5 de l’année 1932, numéro presque entièrement consacré à Picasso. Il fut une période en effet, où les artistes s’étaient emparés de la publicité pour l’inclure dans leurs œuvres, marqueurs de leur époque. Dufy, Braque ou encore Léger le firent, avec une inspiration de bon aloi. Avant la Suze, Picasso s’était emparé du bouillon Kub, le faisant même voisiner avec une bouteille de Pernod, ce qui, du moins sur la toile, ne tirait pas à conséquence en matière de goût. C’était quelques années après que Louis Vauxcelles eut inventé le mot cubisme, néologisme au sein duquel beaucoup tentèrent d’enfermer les artistes modernes. Dans son texte sur le sujet, Maria Elena Versari, citait avec justesse et à propos de cette étiquette André Salmon, lequel pourfendit une « sotte invention de niais qui voulurent prendre Picasso pour directeur de conscience ». Lequel ne craignait pas vraiment, au passage, d’être enchaîné au genre géométrique. Dans ce numéro de Cahiers d’Art, le poète et critique d’art Pierre Guéguen (1889-1965), évoquait avec pertinence la « ligne de craie blanche sur le sol, qui fascine la poule au point de l’empêcher de la franchir », image qui selon lui symbolisait tout l’art moderne et surtout une façon de mieux souligner que Picasso avait su s’affranchir de toutes les délimitations d’autrui.
Il racontait aussi avec un talent de plume remarquable, qu’ayant trouvé la clé du « musée des schèmes, le laboratoire des formes », Picasso l’avait mise dans sa poche. Et qui ne cessa jusqu’à sa mort, tel un volcan, d’éjecter puis de former son art multiple. Il fut longtemps attaqué pour sa liberté créatrice. De nos jours il l’est davantage pour sa vie privée et ses relations avec les femmes. Mais son art, quant à lui, ne faiblit pas. Dans le journal Montjoie, en mars 1913, Apollinaire, fut l’un des premiers à flairer ce génie en plein décollage. D’ailleurs lui-même disait qu’il n’avait pas « la crainte de l’art », et estimait une bonne fois pour toutes que le champ graphique était libre. Que l’on pouvait aussi bien adjoindre à la peinture des « pipes, des timbres-postes, des cartes postales (…) des candélabres, des morceaux de toile cirée, des faux cols ». On lui avait d’ailleurs parlé « de candélabres en terre glaise qu’il fallait appliquer sur une toile pour qu’ils en parussent sortir ». C’est dire s’il s’étonnait, c’est dire s’il s’amusait. Cet article avait été repris par les Cahiers d’Art pour son numéro de 1932, 14 ans après la disparition du poète.
À côté de ces artistes incluant des éléments de la vie courante dans leur peinture, il y en eut d’autres qui travaillèrent directement pour les marques elles-mêmes, car il fallait bien qu’ils fissent bouillir la marmite de bouillon afin de nourrir la famille et payer la tournée avant de rentrer au foyer. Ce qui nous ramène à cette Suze sur un papier-collé de Picasso, dont la position au centre, n’a pas fini de nous rappeler l’heure de l’apéro tout comme son « vieux marc » épinglé sur papier rappelant que l’humain ayant toujours eu de la suite dans les idées, avait logiquement conçu le digestif.
Ce qui également, par voie de suite, nous invite à évoquer Paul Ordner (1901-1969), lequel se distingua entre autres choses comme illustrateur sportif et publicitaire. Comme il fut une période paléontologique ou l’alcool était l’ami des sportifs, rien se s’opposait vraiment à unir ces deux mondes, dans la joie et la bonne humeur. En témoigne ce placard promouvant la Suze, breuvage tant vanté par Agnès Jaoui dans un « Air de famille » mais en l’occurrence sans environnement sportif et pour cause, puisqu’elle y noyait ses états d’âme. Sur cette œuvre de Paul Ordner on voit un homme plutôt carré, habillé d’un maillot de bain au sex appeal irrésistible, servir un verre de Suze à deux jeunes femmes qui venaient de se dire qu’effectivement, il était temps de s’en jeter un, afin de célébrer et aussi d’accroître une bonne humeur ayant saisi tout le pourtour du bassin. Derrière elles, on en voit une qui vient de quitter le plongeoir pour un saut apparemment bien dans l’axe, façon de signifier que même en enchaînant les Suze, on garderait toujours le cap. La mention désormais obligatoire sur les méfaits de l’alcool était encore dans les limbes. Étant passées de bienfait à méfait, on mesure mieux depuis, le kilométrage parcouru par les bonnes mœurs.
PHB
Quel est ce livre de Maria Elena Versari?
Bonne journée
Vous avez raison, le terme a été corrigé. Précisément il s’agit d’un texte notamment publié en 2O03 dans le numéro 53 de « L’histoire de l’art » disponible en PDF sur le site de Persée: https://www.persee.fr/doc/hista_0992-2059_2003_num_53_1_3031
La maison Suze propose régulièrement des éditions limitées de ses bouteilles avec des reproductions (de Cocteau par exemple) ou des « habillages » originaux (de Christian Lacroix entre autres). Le tableau cubiste de Picasso « Verre et bouteille de Suze » de 1912 a fait l’objet d’une belle bouteille sérigraphiée…
Sonia Rykiel avait joliment habillé une bouteille de Suze avec ses rayures iconiques…
Certains écrivent L’Iris de Suze. Titre de Giono.
Alors qu’il s’agit de L’iris de Suse !