Un poème plane dans le plan

La séduction des anciennes peintures chinoises est due aux textes variés qu’elles contiennent, de l’indication pratique aux annotations poétiques. Sur deux au moins, présentées actuellement au musée Cernuschi via une animation féérique qui nous attend dès le vestibule, on peut en découvrir la simple et merveilleuse traduction. L’une dit: « Libres comme si nous chevauchions le vent. » Et sur l’autre il est écrit « Aussi légers que si nous avions quitté le monde des hommes. » Cette exposition, qui vient de débuter, s’intitule « Peintres hors du monde, moines et lettrés des dynasties Ming et Qing ». Soit cent chefs-d’œuvre venant de Hong Kong et collectés en son temps par l’amateur Ho lu-kwong (1907-2006). Il avait baptisé sa collection du nom de « Chih Lo Lou » soit en français, « Le pavillon de la félicité parfaite ». Ce qui laisse supposer qu’il est des félicités imparfaites, mais c’était sans doute une façon de mieux communiquer son enthousiasme. Sur ce plan-là, c’est réussi et le musée nous fait entrer de plain-pied dans un monde de raffinement dont nous ne nous soupçonnions pas privés à ce point. Continuer la lecture

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Folie et sagesse en royaume shakespearien

Georges Lavaudant monte aujourd’hui pour la troisième fois “Le Roi Lear”.  “Pièce monde” par excellence, selon les propres termes du metteur en scène, en cela qu’elle semble contenir le monde entier entre ses lignes, par la grande variété des thèmes qu’elle aborde, il semble, par conséquent, impossible de ne pas y revenir. Pour porter une pièce d’une telle dimension, rendre la richesse d’une telle écriture, il faut bien évidemment une traduction à la hauteur du texte original et des interprètes d’une belle trempe. C’est ici le cas. Jacques Weber, dans le rôle-titre, est tout simplement époustouflant. Un acteur monstre pour une pièce monde. Comédien au sommet de son art, il nous livre ici une de ces interprétations qui font date et donnent à ce moment de théâtre une rare grandeur. Continuer la lecture

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Echos de la Grande Guerre

La main qui a laissé échapper ce pistolet rouillé n’est plus là. Peut-être qu’elle a fait le repas des rats qui se pressaient autour des cadavres abandonnés. Dessous il y a des munitions altérées par le temps, de même qu’un improbable flacon. Après 10 ans d’existence, le Musée de la Grande Guerre, à Meaux, expose 10 ans de donations issues de familles ou de collectionneurs, sans compter les achats (1). Remarquable établissement qui a voulu situer sa scénographie à hauteur des hommes et des femmes ayant été les acteurs, sur ce qu’il est justement convenu d’appeler le théâtre des opérations. Cet immense musée de béton, le plus grand d’Europe sur ce thème, a recueilli et restauré des milliers d’objets, du plus petit comme un briquet à un impressionnant char Renault biplace, modèle 1918. Sur la dernière décennie 30.500 pièces ont été déposées par quelque 2000 donateurs. Accentuée par quelques effets sonores et images animées, la guerre de 14/18 est ici restituée au point de déciller nos yeux, imprudemment blasés par un long temps de paix. Continuer la lecture

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L’art, l’homme et la nature

La BnF expose actuellement Giuseppe Penone. Figure majeure de l’art contemporain dont l’œuvre est connue pour interroger la relation entre l’homme et la nature, l’artiste italien, né en 1947 dans le Piémont, et associé à l’Arte Povera (1), nous livre ici sa pensée autour de la trace, de la mémoire et de l’écriture. Une œuvre en particulier est au cœur de cette exposition, à laquelle elle a donné son titre : “Pensieri e linfa” (Sève et pensée). Réalisée spécialement pour l’occasion, il s’agit d’une spectaculaire installation formée de l’empreinte d’un acacia de 30 mètres de long et d’un texte manuscrit de l’artiste courant de part et d’autre de cette empreinte, une “œuvre-somme” en quelque sorte qui donne à voir la grande poésie qui caractérise la production artistique de Penone depuis plus de 50 ans. Continuer la lecture

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Apollinaire, listé parmi les grands immigrés de ces 230 dernières années

En cette date anniversaire de la mort de l’écrivain-poète, il fait bon annoncer que Guillaume Apollinaire fera bien partie d’une liste de « Portraits de France » au Musée de l’Homme, à partir du premier décembre. Cependant, l’image ci-contre, réalisée par Jacques Floret, laissait entendre en illustration d’un communiqué, qu’il y serait en vedette au milieu des vedettes, de même que son voisin à moustaches Salvador Dali. Mais non. De fait, nous a-t-il été dit, le visuel sera corrigé. Car l’expo est divisée en deux, ceux qui feront l’objet d’un développement et les autres. Cinquante-huit personnalités retenues au titre des hommes et femmes issus de l’immigration feront partie des personnages mis en avant. Eux-mêmes étant exfiltrés d’un rapport sur la question, remis à Emmanuel Macron en mars 2021 et qui contenait 318 noms, à la notoriété vivace ou périmée. Apollinaire figurera parmi ces derniers, avec juste une image et un nom, de même que Dali. Un choix a donc été fait. Sur la période de référence qui aurait pu le concerner (1889-1914), on note Émile Zola, Marie Curie, Chocolat (Raphaël de Lejos ou Raphaël Padilla), Isadora Duncan, Olga Preobrajenska mais pas lui, dommage. Continuer la lecture

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Goya, l’éternel retour

En 1998, ce fut la première exposition d’importance après la réouverture du palais des Beaux-Arts de Lille, fermé pendant six ans pour travaux et agrandissement. On avait mis toute la pompe et le faste nécessaires pour l’événement. Un président de la République (Jacques Chirac), un ancien premier ministre (Pierre Mauroy) et une brochette d’élus plus ou moins officiels avaient fait le déplacement, manifestant soudainement pour l’art une passion qu’on ne leur connaissait pas toujours auparavant. Le nouveau lieu accueillit une exposition consacrée à Goya («Un regard libre»). Personne n’en fut étonné, l’établissement possédant deux-chefs d’œuvre absolus du peintre aragonais, deux tableaux de grande renommée connus sous les titres apocryphes « Les Jeunes » et « Les Vieilles ». Des toiles très représentatives du génie de son auteur et auxquelles un singulier destin conférait une dimension quasiment légendaire. Continuer la lecture

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« First Cow », une vache pour un rôle-titre

Plus aucun cinéphile ne peut ignorer désormais que chaque film de l’Américaine Kelly Reichardt, cinquante-sept ans, est un événement, et qu’elle a pris place parmi les plus grands dans le firmament du cinéma indépendant. Ou même parmi les plus grands tout court (voir sa rétrospective d’octobre dernier au Centre Pompidou). Venant après son film choral «Certain women» (mon article du 29 mars 2021), son dernier film tourné en 2019, «First Cow», en salle actuellement en France, ne fait pas exception. Comme à son habitude, elle est aussi coscénariste et monteuse.
Situé dans l’Oregon des années 1820, dans le milieu des trappeurs de l’époque, serait-ce une parabole quasi biblique ? Une fable écologique ? Un western néo moderne ? Une ode à l’amitié ? C’est tout cela à la fois et rien de cela, car sa façon de filmer donne le sentiment que Kelly Reichardt réinvente le cinéma à chaque plan.
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Commodités

Bien que leur mission porte avant tout sur le contenu de l’assiette, messieurs les inspecteurs du Michelin ne manquent pas le tour aux toilettes. L’état des «lieux» de l’établissement visité trahit l’hôtelier ou le restaurateur négligent ou artificieux. Il signe la maison de bonne tenue, consciente de ses devoirs : carrelage lumineux, tuyauterie étincelante, faïence immaculée, atmosphère subtilement nuancée par les fragrances d’un pot-pourri de bonne facture. Dès l’origine, l’entrée dans le guide imposait, à qui voulait prétendre, un «appareil de chasse à effet d’eau à siphon, aux murs garnis de carrelage d’extrême propreté, doté de papier hygiénique». Toutefois, hors l’urgence, il est de bon ton de n’en point parler plus avant. Hérité des valeurs bourgeoises de la fin du XIXème siècle, un tabou frappe tout ce qui a trait aux nécessités physiologiques. Dès lors, l’endroit ne se désigne que par des périphrases («où puis je me laver les mains ?» ou «me repoudrer le nez ?») voire des diminutifs nigauds (du genre «les ouaoua»). Continuer la lecture

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Tant vont les fables à l’eau

Dans le Paris du 19e siècle, les lions, les éléphants ou les rhinocéros étaient aussi rares qu’aujourd’hui, faute à une latitude inappropriée. Aussi, c’est tout naturellement vers la ménagerie du Jardin des Plantes que Gustave Moreau s’est tourné, afin d’illustrer par l’aquarelle, les fables de La Fontaine. Il y trouva notamment un lion que l’on appelait Brutus et un éléphant baptisé Bangkok. Quant aux vautours ou l’un des rhinocéros, animaux qui l’inspirèrent également, ils étaient anonymes. Gustave Moreau (1826-1898) répondait en cela à une commande du collectionneur Anthony Roux (1833-1913) qui voulait éditer le livre des fables avec des illustrations originales. Gustave Moreau avait donc pris une carte d’accès à la ménagerie (inaugurée en 1794), laquelle lui permettait d’approcher les animaux en dehors des horaires d’ouverture du public. Ce travail important n’avait pas fait l’objet d’une réunion des pièces concernées depuis 1906. Une soixantaine est actuellement le sujet d’une exposition, dans le lieu-même où elles furent conçues. C’est l’occasion de redécouvrir cet espace, l’homme des fables, et celui qui s’appliqua à les agrémenter sur le tard, avec un talent certain. Continuer la lecture

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Les Frères Karamazov, le théâtre en noir et blanc

Sylvain Creuzevault n’a pas froid aux yeux, car après son adaptation des « Démons » en 2018, il se lance dans la dernière œuvre-monde du romancier russe, « Les Frères Karamazov ». La mise en scène tient ses promesses de «farce» et de «scandale» mais ces Karamazov en perdraient-ils un peu leur souffle ? La proposition est forte en ce qu’elle retrouve l’attrait de l’intrigue policière, et nous tient en haleine pendant près de trois heures et quart au théâtre de l’Odéon. Qui a tué le vieux Karamazov : ce mauvais père — grand jouisseur, incarné par un Nicolas Bouchaud pétulant ? Les trois fils et frères tourbillonnent autour de leur père comme autant de points cardinaux d’une boussole déréglée. Dimitri, l’épicurien au grand cœur, Ivan l’athée raisonneur sont admirablement incarnés par Vladislav Galard et Sylvain Creuzevault lui-même. Smerdiakov, le quatrième fils illégitime, est joué dans toute son ambiguïté et sa veulerie désespérée par Blanche Ripoche. Dans une construction très efficace, chaque personnage a son moment : la célèbre tirade d’Ivan sur le scandale du mal et de la mort d’un enfant est un des sommets de cette mise en scène aux rebonds nombreux. Continuer la lecture

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