Apollinaire, Orphée et le camembert

La présence d’un poème inédit d’Apollinaire dans le numéro d’avril-mai 1917 de “La Revue normande“ constituait sans doute pour ce périodique publié à Rouen un regain de prestige. Dans le sommaire, le nom d’Apollinaire y est imprimé en caractères plus grands que les autres et l’éditorialiste n’hésite pas à donner du « maître Apollinaire » en vantant « la puissante originalité » du poème. Il est vrai qu’un an avant la parution de Calligrammes, le texte adopte une disposition typographique toute nouvelle. Les vers eux-mêmes, un peu désenchantés, gardent une part de mystère tout comme le titre “ Orphée“ déjà utilisé à trois reprises dans le Bestiaire de 1911. Ce beau poème ne fut repris que dans l’édition de la Pléiade en 1956 où il figure parmi les “poèmes retrouvés“. En voici de larges extraits : Continuer la lecture

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Rébellion

Pour exploiter son houblon, la compagnie Durst avait besoin de main-d’œuvre. Afin d’être sûr d’obtenir 1500 cueilleurs, le patron avait fait circuler une affiche selon laquelle il était prêt à en recruter 2700. Il en vint 2800. Cela se passait en Californie alors que le premier conflit mondial couvait en Europe. Durst avait installé seulement neuf toilettes pour tout le monde. L’épicerie connexe aux logements était payante. Le sac de 100 livres de houblon était payé un dollar. Il pesait entre 40 et 50 kilos et ce sont les femmes et les enfants qui étaient chargés de cette besogne harassante. La révolte sur les conditions de travail indignes des ouvriers s’est mal terminée. L’événement raconté en BD par Jordan Worley est d’ailleurs titré « Bain de sang à Wheatland ». Il est inclus dans un ouvrage collectif paru aux éditions Nada, un livre qui explique les événements ayant émaillé l’histoire des revendications sociales aux États-Unis. Continuer la lecture

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C’est une folie de regarder un poisson droit dans les yeux

Les écrivains occidentaux ont adoré s’emparer de l’amok malaisien, cette folie meurtrière du sud-est asiatique qui saisit un individu et se termine par la mort de celui-ci : Stefan Zweig, bien sûr, Henri Fauconnier, Romain Gary… L’amok est plus qu’un objet littéraire, c’est une pathologie dûment répertoriée par la psychiatrie et perpétuée par la langue anglaise avec son « to run amok » (être pris de folie). Mais lorsque c’est une jeune auteure malaisienne, d’origine chinoise, qui s’attaque à « La somme de nos folies » pour parler de son pays d’aujourd’hui, nulle passion meurtrière ne se dissimule dans son roman. Et l’amok n’est évoqué qu’une fois, juste pour l’évacuer définitivement, et laisser place aux facéties les plus loufoques. Continuer la lecture

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Apollinaire de A à Z

Bienvenue au pays des savants de la littérature. Lesquels ont rédigé en plus de 1200 pages, un dictionnaire sur Guillaume Apollinaire. Cinquante chercheurs  ont en effet tenté de faire le tour de l’écrivain. Ils se sont partagé pour ce faire quatre cent cinquante entrées, sans pour autant être exhaustifs, principe qui appartient davantage aux encyclopédies. Ce travail massif, captivant, succède à une impressionnante production sur les lettres émises et reçues (1) par l’auteur du « Pont Mirabeau ». Au point que tout ce qui a été publié sur lui à ce jour, distance assez largement l’œuvre de l’artiste polygraphe. Le « Dictionnaire Apollinaire », qui vient de sortir aux éditions Honoré Champion, étoile derechef un ciel déjà bien riche en références. Continuer la lecture

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Nul ne sait ce que nous réserve le passé

Le 10 décembre 1946, jour où il a reçu le Prix Nobel de Chimie, l’Allemand Otto Hahn a eu « une conversation plutôt désagréable » avec Lise Meitner, une éminente physicienne que les obstacles de l’Histoire ont faite successivement autrichienne, puis allemande, puis suédoise. C’est lui-même qui l’écrit ainsi dans ses mémoires, sans pour autant préciser le contenu de cette conversation. Que se sont dit ces anciens partenaires dont le travail acharné a permis de mettre en évidence la fission nucléaire ? C’est ce que Cyril Gely a imaginé à travers « Le prix »: une confrontation de 200 pages entre deux êtres puissamment intelligents, qui se connaissent par cœur, qui s’étaient crus liés par une admiration professionnelle mutuelle et une amitié indéfectible. Continuer la lecture

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La vérité sur les « Dix petits nègres »

En 1998, Pierre Bayard s’était déjà permis d’accuser Hercule Poirot de « délire d’interprétation » lors de l’affaire de Roger Akroyd. Et pourtant le roman « Le meurtre de Roger Akroyd » avait rendu Agatha Christie célèbre du jour au lendemain pour avoir transgressé l’une des règles d’or du genre, en osant confondre le narrateur et l’assassin.
Puis en 2008, il a eu l’audace de s’attaquer à Sherlock Holmes himself en affirmant qu’il s’était trompé dans « L’affaire du chien des Baskerville » ! Cette fois Holmes aurait été la victime de son créateur Sir Arthur Conan Doyle, qui en voulait beaucoup à sa créature d’avoir dû la ressusciter sous la pression du public et de sa mère après l’avoir fait disparaître dans les chutes suisses du Reichenbach, et le poursuivait de sa haine inconsciente au point de le faire passer à côté de la solution. Pas mal vu…
Et le voilà qui récidive avec «La vérité sur « Dix petits nègres », autre célèbre opus de Dame Agatha, qui avait cru résoudre l’énigme en inventant un stratagème tarabiscoté, et le voilà qui nous propose la vraie solution. Continuer la lecture

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Une BD monstre

Ce visage apeuré de femme bleu-violacé présenté en gros plan et de trois-quarts, les lèvres peintes d’un rouge ardent, une boucle d’oreille verte apparaissant à l’oreille gauche entre deux mèches de cheveux, sur fond de bâtisse crayonnée en noir et de pleine lune, n’aura su échapper à votre regard. Depuis l’obtention de son Fauve d’or (prix du meilleur album) lors du 46ᵉ festival international de la bande dessinée d’Angoulême en janvier dernier, il trône en bonne place dans toute librairie digne de ce nom. Par ailleurs, cet ouvrage d’un format et d’un poids on ne peut plus imposants, interpelle aussi bien par son visuel de couverture que par son titre : “Moi, ce que j’aime, c’est les monstres”. Et pourtant il n’est point nécessaire d’aimer les monstres pour être fasciné par cette œuvre éminemment singulière. Continuer la lecture

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Lorsque la mémoire se dilue dans l’imagination…

Avant que ne débute la 10ème et foisonnante édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette (1), rendez-vous francilien incontournable du théâtre d’objets et de la marionnette contemporaine, le Mouffetard clôt sa saison avec un spectacle d’envergure au sujet grave : “Variations sur le modèle de Kraepelin (ou le champ sémantique des lapins en sauce)” par la Compagnie Ka d’après la pièce de l’auteur contemporain d’origine italienne Davide Carnevali et dans une mise en scène de David Van de Woestyne. Un huis-clos poignant des plus perturbants sur la perte de mémoire individuelle et l’amnésie à grande échelle. Continuer la lecture

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Le jour du gouffre de 17 h 56

Vous vous rappelez le dernier livre qui vous a fait rire ? Rire tout court ? Rire nerveusement ? Rire franchement sans pouvoir retenir de bruyants hoquets ? Juste pouffer ? Voici le prochain.
C’est l’histoire d’un repas de famille qui ressemble à tous les autres pour la famille d’Adrien. Autour de la table couverte d’une toile cirée immuable, la mère, le père, la sœur, Sophie, le futur mari de la sœur, Ludo, et donc Adrien. Au menu, le gigot, le gratin dauphinois, les anecdotes poussives du père, les questions ritualisées de la mère, les dernières découvertes scientifiques de Ludo, et l’impossibilité viscérale de laisser planer une seconde de silence au risque que l’équilibre précaire de ce petit ballet familial n’implose. Continuer la lecture

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La lettre d’Allemagne

Si elle était livrée à la police scientifique, on y découvrirait certainement de précieuses empreintes digitales. Rédigée le 8 mars 1913 à l’attention de « Herrn Guillaume Apollinaire », elle est arrivée le 14 mars selon le cachet de la poste, dans la boîte aux lettres de l’écrivain, au 202 boulevard Saint-Germain. Ayant transité par on ne sait combien de mains de décennies en décennies, elle s’est autorisée un petit tour sur Ebay avant d’échouer dans une modeste collection de lettres autographes à Paris, 19e arrondissement. L’enveloppe contenait (et contient toujours) une missive sur papier-pelure, dactylographiée par l’éditeur R.Piper&Co Verlag München ou sa secrétaire. Continuer la lecture

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