La vue devant soi d’Elisabeth Quin

C’est l’histoire d’une femme à qui tout le corps médical a annoncé, avec plus ou moins de délicatesse, qu’elle allait tôt ou tard perdre la vue par la faute d’un double glaucome. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas un récit, ce n’est pas un témoignage. C’est une conjuration : « conjurer la catastrophe annoncée en négociant avec l’invisible » écrit-elle en citant le psychologue Tobie Nathan auprès duquel elle va chercher quelques ressources pour affronter son nouvel ennemi. Continuer la lecture

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L’invective

La douce brise de l’aube avait apporté une fraîcheur bienvenue à la chaleur suffocante de la nuit. C’est pourquoi Nicolas avait décidé d’aller profiter de l’aubaine. Il allait d’un pas mesuré dans les rues de cette ville dont les boulevards étaient jalonnés de plaisants palmiers et bordés d’arcades révolues. À cette heure, la circulation était inexistante ou presque. Le tintamarre du samedi soir s’était effacé. Les échos de la fête s’étaient tus. Cependant que lentement, les employés des terrasses balayaient le sol jonché de cigarillos, éclats de verre et débris divers, avant de redisposer les tables. Sur la place principale, la fontaine profitait de cette trêve matinale pour faire entendre son gai fracas. Nicolas avisa un marchand de tabac qui venait de lever son rideau de fer. Ce faisant il hâta le pas en négligeant le feu qui venait de passer au vert. C’est alors que le jeune conducteur d’une voiture qui entendait passer sans délai, baissa sa vitre et le traita de « fils de pute » tout en marquant l’arrêt pour bien se faire entendre. Continuer la lecture

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La balade musicale d’un photographe

“Dans mon école idéale de photographie, il y aurait un professeur de bouquet et un professeur de musique.” disait Robert Doisneau (1912-1994). C’est par ces mots à la Prévert que s’ouvre l’exposition “Doisneau et la musique”, tout près d’un portrait en pied grandeur nature de l’artiste, l’éternel Rolleiflex en bandoulière. Le ton est donné. À travers plus de deux cents clichés, des tirages argentiques absolument somptueux, nous accompagnons le photographe humaniste dans sa promenade musicale, dont l’amour de la musique naît le plus souvent de l’intérêt qu’il porte aux gens, des anonymes rencontrés dans la rue, des gitans de Montreuil aux grands noms de la musique contemporaine, en passant par les vedettes de la chanson, sans distinction aucune. Cette exposition est à voir jusqu’au 5 mai à la Philharmonie de Paris. Continuer la lecture

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Le plat pays soigne ses plans reliefs

Dans son imposante majestuosité (sans doute teintée d’un peu de mégalomanie), Louis XIV aurait-il pu imaginer que trois siècles plus tard, les descendants de ses sujets se presseraient en nombre pour admirer les maquettes des villes et places fortes de son royaume qu’il avait fait réaliser à partir de 1668 à des fins militaires ? En 2018, à Paris plus de treize mille visiteurs se sont rendus aux Invalides pour découvrir une bonne partie de ces précieux plans-reliefs, aujourd’hui entreposés au sein du musée de l’Armée. Ces miniatures montrent avec une précision étonnante les villes fortifiées de la Manche, du littoral atlantique, des Pyrénées et de la Méditerranée. Continuer la lecture

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Les motifs les plus nobles

Lorsque August Strindberg entrait à l’église ce n’était pas toujours pour prier. Sa forte personnalité exigeait une motivation à la mesure de sa densité intellectuelle. Pas question pour lui d’y entrer par oisiveté, l’esprit en repos total comme un touriste. Quand l’écrivain suédois (1849-1912) pénétrait à Saint-Sulpice (6e arrondissement) ce n’était pas pour tuer le temps ou se mettre provisoirement à l’abri d’une averse. Celui qui était aussi dramaturge, peintre, « père du théâtre moderne » venait là pour se « fortifier à la contemplation de la lutte de Jacob avec l’Ange d’Eugène Delacroix ». Continuer la lecture

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Cassette revival

Elle pouvait se réparer. Si la bande magnétique s’était en effet brisée à force d’être sollicitée, il suffisait d’un peu d’habileté et d’un point de colle pour effacer le dommage. Nul autre support ne peut se prévaloir, hier comme aujourd’hui, de cette faculté. Elle c’était la cassette audio. Une dépêche AFP mentionnait cette semaine qu’une PME d’Avranches (Manche) avait décidé depuis le mois de novembre d’en produire de nouveau. Elle n’est pas la seule entreprise à embrayer, il y en a au moins une autre à Lannion. Quelques circuits marginaux se mettent en place de par le monde. Cependant il est peu probable que la cassette ressuscite avec la même vigueur que les disques en vinyle, mais enfin il est peut-être temps d’aller voir à la cave si le vieux magnéto à cassettes ou le désuet Walkman inventé par le patron Sony pour jouer au golf en musique, sont toujours là. Continuer la lecture

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Giacometti, la force fragile

Giacometti c’est d’abord un visage. Un regard, une peau sculptée de rides, une crinière en broussaille. C’est une voix aussi et un discours que l’on retrouvera aisément grâce aux nombreuses archives de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Son œuvre, pour la majorité du public, c’est essentiellement (ci-contre)  «L’Homme qui marche» (1). Privilège du génie ? La célèbre sculpture de bronze, visible dans beaucoup d’institutions, notamment à Saint-Paul de Vence et à Bâle, a rapidement obtenu la reconnaissance universelle, au point qu’elle cache parfois la forêt de créations de l’artiste suisse. Ce bronze filiforme d’où émane une ambivalente impression de fragilité et de force, cet étonnant marcheur penché en avant, dont les pieds semblent sortir difficilement de la glaise, n‘est qu’une étape dans l’oeuvre multiple de l’artiste. Une belle exposition documentée, au musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq (le LaM), en collaboration avec la fondation Giacometti, permet d’en retracer le cheminement. Continuer la lecture

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Aimez-vous Brahms

En 1959, Françoise Sagan, à vingt-cinq ans, avait choisi ce titre pour son nouveau livre tout simplement parce qu’il lui semblait mélodieux. Aimez-vous Mendelssohn ou Mozart, ça n’allait pas, disait-elle (voir son interview sur YouTube par Pierre Dumayet). C’est ainsi que Simon, le jeune soupirant de Paule, décoratrice de trente-neuf ans, l’emmenait à la salle Pleyel écouter Brahms, et qu’elle lui tombait dans les bras. Notons au passage qu’en 1959, une femme de trente-neuf ans considérait pratiquement sa vie comme finie, ce qui nous fait rire aujourd’hui… Continuer la lecture

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Anaïs Nin, la sulfureuse

Anaïs Nin. Le nom seul évoque comme une odeur de soufre… Rappelez-vous “Henry and June”, le film de Philip Kaufman dans lequel Maria de Medeiros prêtait ses traits de femme-enfant à la femme de lettres américaine. Adapté des cahiers secrets de cette dernière, il racontait de façon très explicite sa relation amoureuse avec l’écrivain rebelle Henry Miller et son épouse June, sa vie libérée dans le Paris des années 30. Célèbre pour ses journaux intimes dans lesquels elle confiait en tout franchise ses pensées même les plus inavouables, mais aussi pour ses nouvelles érotiques et sa relation triangulaire avec le couple Miller, Anaïs Nin (1903-1977) reste encore aujourd’hui une voix singulière dans l’histoire de la littérature. L’australienne Wendy Beckett, à la fois auteur et metteur en scène du spectacle “Anaïs Nin, une de ses vies”, a choisi de la mettre de nouveau en lumière sur la scène de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Continuer la lecture

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Les calligrammes jusqu’à l’ivresse

Les impénitents en ont bien conscience, toute caution sérieuse est une aubaine pour se rincer l’œsophage. Or il se trouve qu’un vigneron alsacien a eu la riche idée d’estampiller ses différentes cuvées avec un calligramme de Guillaume Apollinaire. Pour les non initiés, le calligramme a été inventé par l’écrivain afin de déployer les mots d’un poème en une figure résumant son propos. Et donc grâce à trois générations de vignerons basés à l’ouest de Strasbourg il est possible d’écluser en toute bonne conscience un « Tout terriblement », l’un des calligrammes les plus connus d’Apollinaire. Il s’agit en l’occurrence d’un Gewurtztraminer à macération spéciale qui a la singularité de donner au vin une étonnante couleur orange. Continuer la lecture

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